Bentaleb Sow, l’absent le plus présent de la communication du Président Bassirou Diomaye Faye

Bentaleb Sow, l’absent le plus présent de la communication du Président Bassirou Diomaye Faye

Il a quitté le Palais, mais peut-on dire que sa manière de raconter le Président l’a quitté avec lui? Deux mois après la démission d’Alioune Ibnou Abitalib Sow, plus connu sous le nom de Bentaleb, la question mérite d’être posée autrement que sous le seul angle des fractures politiques qui ont accompagné son départ. Car derrière le conseiller spécial démissionnaire se trouvait surtout l’un des artisans de la transformation de l’image numérique de Bassirou Diomaye Faye.

Le 16 juillet 2026, Bentaleb Sow remet sa démission au chef de l’État. Le lendemain, en rendant sa décision publique, il évoque une « nouvelle ligne politique » dans laquelle il affirme ne plus se reconnaître. Parmi les lignes rouges qu’il estime franchies figure la réception de l’ancien président Macky Sall au Palais. Le désaccord est politique ; la séparation, institutionnelle. Dans son propre récit, Bentaleb revendique un choix de conscience : rester au Palais tout en contestant publiquement les orientations du chef de l’État lui paraissait incompatible avec sa conception de la fonction.

Mais réduire Bentaleb Sow à cette démission ferait oublier ce qu’il représentait dans le dispositif présidentiel et, plus largement, dans l’écosystème numérique qui accompagnait la nouvelle génération politique arrivée au pouvoir en 2024.

Lorsqu’il est nommé conseiller spécial du président de la République en juillet 2024, son parcours est déjà profondément lié au digital. Graphiste, social media manager, vidéaste, photographe, passionné de codage, d’intelligence artificielle et de cybersécurité, il s’est surtout fait connaître par sa capacité à transformer l’action politique en récit visuel. Durant la campagne présidentielle de 2024, il assure la couverture digitale de Bassirou Diomaye Faye.

Son apport le plus identifiable porte un nom : « INSIDE ».

Le principe paraît presque banal aujourd’hui tant il s’est installé dans la communication politique : ne plus montrer seulement le responsable derrière un pupitre, dans un meeting ou dans le cadre figé d’un communiqué officiel. La caméra accompagne désormais le déplacement. Elle cherche les coulisses, les regards, les poignées de main, les moments d’attente, l’entrée dans une voiture, les conversations furtives et ces quelques secondes qui donnent au public le sentiment de ne plus seulement regarder l’événement, mais d’y entrer.

La RTS décrivait déjà cette méthode en 2024 comme une manière de faire vivre l’événement « à partir de l’intérieur ». Elle relevait surtout que l’empreinte laissée par Bentaleb dans le paysage digital avait conduit des équipes de communication de personnalités publiques, politiques et même de certaines institutions à reprendre ce modèle.

Voilà pourquoi sa démission dépasse aujourd’hui la simple chronique des rapports de force politiques.

Un conseiller quitte une institution en quelques heures. Une grammaire de communication ne quitte pas nécessairement les lieux avec lui.

La communication présidentielle actuelle continue naturellement de produire des images, des séquences courtes, des coulisses, des formats destinés aux réseaux sociaux et une narration visuelle des déplacements du chef de l’État. Il serait cependant hasardeux d’en déduire que tout ce qui ressemble au style « INSIDE » porterait encore la main de Bentaleb. Les institutions assimilent les méthodes, les professionnels se transmettent les codes et les technologies finissent par banaliser ce qui, quelques années auparavant, constituait une innovation.

La Radiodiffusion Télévision Sénégalaise occupe d’ailleurs historiquement une place particulière dans la médiatisation du pouvoir. Ses équipes affectées à la couverture présidentielle assurent la continuité institutionnelle de l’image du chef de l’État indépendamment des hommes qui dirigent successivement la télévision publique ou servent au Palais. De Léopold Sédar Senghor à Bassirou Diomaye Faye, les présidents passent ; la nécessité pour le service public audiovisuel de documenter l’activité présidentielle demeure.

Mais Bentaleb se situait ailleurs.

Il appartenait à cette nouvelle génération pour laquelle l’image présidentielle n’attend plus le journal télévisé du soir. Elle se fabrique, se monte et circule presque immédiatement sur les téléphones. Le communicant numérique n’est donc plus seulement celui qui publie une photographie après un déplacement. Celui qui choisit le cadre, le moment, la séquence, les coulisses accessibles et la vitesse de diffusion participe à la construction de la représentation numérique du pouvoir.

Bentaleb avait aussi développé autour de lui un réseau. Ses images et ses informations alimentaient un écosystème de médias et d’acteurs du numérique qui avaient appris à identifier sa présence autour des événements politiques. C’est précisément pour cette raison que son effacement après son départ du Palais intrigue davantage que sa démission elle-même.

Car Bentaleb Sow s’est fait rare.

L’homme qui filmait beaucoup, publiait beaucoup, apparaissait dans les coulisses et contribuait à nourrir les plateformes numériques s’expose désormais beaucoup moins. Quelques interventions publiques subsistent, dont une sortie début septembre contre ceux qu’il qualifie de « néo-convertis ». Mais elles ne restituent pas l’intensité de sa présence passée.

Alors, où est passé Bentaleb ?

A-t-il simplement choisi le recul après plusieurs années vécues à une vitesse politique exceptionnelle ? A-t-il repris plus sérieusement ses études ? La question n’est pas anodine : lors de sa nomination en 2024, la RTS indiquait que son cursus universitaire avait été ralenti par son activisme et sa proximité avec l’opposition d’alors, et qu’il arrivait en fin d’études dans les domaines de la cybersécurité et de la sécurité des systèmes d’information et de communication. En l’absence d’éléments publics suffisamment solides sur sa situation actuelle, aller plus loin reviendrait toutefois à spéculer.

Son silence contraste surtout avec son parcours.

Avant les bureaux climatisés du Palais, il y eut Rebeuss.

Bentaleb Sow avait été arrêté en 2023 et détenu plusieurs mois à la Maison d’arrêt et de correction de Rebeuss. Il retrouvera la liberté à la fin du mois de février 2024, quelques semaines avant l’élection présidentielle qui allait bouleverser son destin professionnel. Quelques mois plus tard, celui qui sortait de prison devenait conseiller spécial du nouveau président de la République.

Il existe aussi une mémoire moins officielle de cette période. L’auteur de ces lignes peut en témoigner pour avoir partagé avec lui le secteur 5 de Rebeuss, où étaient détenus plusieurs responsables et militants liés à l’opposition d’alors.

Dans cet univers carcéral fermé, les titres officiels n’existaient pas encore. Bentaleb était « Ben », mais aussi « Agent JeyiJeyi ». Dans le secteur, certains l’appelaient également « Juan », surnom faisant écho à l’épisode Juan Branco auquel son arrestation avait été associée. Personnage remuant, volontiers perturbateur, mais capable aussi de créer une proximité singulière jusque dans ses rapports avec certains « tolérants » surveillants pénitentiaires, il appartenait à cette génération de jeunes militants que la prison avait réunis avant que l’alternance politique de mars 2024 ne redistribue brutalement les trajectoires.

Ce souvenir personnel ne constitue pas une pièce de l’enquête sur sa fonction à la Présidence. Il éclaire cependant un contraste.

En quelques mois, Bentaleb est passé de Rebeuss aux couloirs du Palais. Du militant numérique poursuivi par l’État au conseiller spécial du chef de l’État. De la communication de combat autour d’Ousmane Sonko à la fabrication quotidienne de l’image institutionnelle du président Bassirou Diomaye Faye.

Puis, presque aussi rapidement, du Palais au silence.

C’est peut-être là que se trouve le véritable paradoxe Bentaleb Sow.

Il serait sans fondement d’affirmer qu’il continue, depuis l’extérieur, à piloter ou conseiller la communication présidentielle. Aucun élément vérifiable ne permet aujourd’hui de soutenir une telle hypothèse, et ce n’est d’ailleurs pas la question.

La question est de comprendre pourquoi son absence se remarque autant.

Parce que lorsqu’un communicant a suffisamment marqué une époque pour que son langage visuel survive à sa fonction, son influence ne se mesure plus seulement à son nom dans un organigramme. Elle se mesure aussi à ce que l’institution continue de faire après lui.

Bentaleb Sow n’est plus au Palais. Il apparaît moins sur les écrans. Il nourrit moins ostensiblement cet écosystème numérique qui avait appris à vivre au rythme de ses images. Peut-être est-ce précisément cette raréfaction qui permet aujourd’hui de mesurer la place qu’il avait occupée.

À Rebeuss, nous l’appelions « Ben », « Agent JeyiJeyi », parfois « Juan ». Au Palais, il est devenu le conseiller spécial Bentaleb Sow. Entre les deux, une présidentielle, une alternance et une ascension fulgurante.

L’homme s’est il éloigné de la caméra ?

Alioune NDIAYE

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