Contrôle des armées : le Congrès et un centre du Pentagone à l’Assemblée présidée par Sonko
El Malick Ndiaye reçoit une délégation américaine à l'Assemblée nationale du Sénégal, le 21 septembre 2026.
Le premier vice-président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a reçu lundi 21 septembre à Dakar une délégation américaine composée de membres de la Chambre des représentants et du Centre d’études stratégiques de l’Afrique, une institution du département américain de la Défense. Objet : le contrôle parlementaire de la sécurité et de la défense. Un sujet technique en apparence, qui touche en réalité l’un des angles morts les mieux documentés de la gouvernance sénégalaise — et qui se joue dans une Assemblée devenue, depuis mai, le bastion d’Ousmane Sonko.
Qui est venu, et pour quoi faire
La rencontre prépare un atelier organisé conjointement par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA) et l’Assemblée nationale, consacré aux méthodes et aux outils du contrôle parlementaire dans les domaines de la sécurité et de la défense. Selon l’Assemblée, les échanges ont porté sur le partenariat entre les deux institutions, le partage d’expériences, le renforcement des capacités des députés et l’amélioration des mécanismes de contrôle des politiques publiques de défense.
Le CESA n’est pas un think tank comme les autres. Il se présente lui-même comme une institution du département américain de la Défense, créée et financée par le Congrès, rattachée à la National Defense University de Washington. Fondé en 1999, il forme depuis plus de vingt-cinq ans des officiers, des responsables civils et des parlementaires africains aux questions de sécurité.
Le communiqué de l’Assemblée ne précise ni l’identité des élus américains présents, ni la date de l’atelier. Deux informations élémentaires qu’une institution parlementaire, garante de la transparence, devrait publier.

Un angle mort documenté
Le constat de départ n’a rien de diplomatique. Dans son indice 2025 sur la gouvernance du secteur de la défense, Transparency International décrit au Sénégal un contrôle parlementaire limité par la prééminence de l’exécutif et par un manque de capacités techniques, une transparence budgétaire insuffisante qui nourrit la défiance du public, et des procédures d’achat d’armement discrétionnaires qui accroissent les risques de corruption.
Un officier sénégalais, interrogé en 2025 par le CESA lui-même, en donnait la mesure concrète : le chef d’état-major général des armées n’a jamais été entendu par la commission parlementaire compétente. Et ce n’est qu’en 2021 que l’Assemblée a, pour la première fois, débattu en plénière du budget du ministère des Forces armées avant de le voter. Pendant soixante ans, les députés ont voté la défense sans la discuter.
C’est ce vide que l’atelier prétend combler. El Malick Ndiaye a rappelé que le contrôle de l’action gouvernementale est une mission essentielle du Parlement, qui doit désormais s’accompagner d’un suivi plus rigoureux et d’une évaluation régulière de l’efficacité des politiques publiques. Il a mis en avant la création, sous la 15e législature, d’une Direction des services de planification, de contrôle et d’évaluation des politiques publiques, chargée d’apporter aux députés l’expertise technique qui leur manque.

L’Assemblée de Sonko
Le communiqué évoque, en une ligne, les salutations transmises par le président de l’Assemblée, Ousmane Sonko. Cette ligne porte l’essentiel du contexte.
Limogé de la primature par le président Bassirou Diomaye Faye, Ousmane Sonko a été élu à la tête de l’Assemblée nationale le 26 mai 2026, par 132 voix sur 165, lors d’un scrutin boycotté par l’opposition, qui a dénoncé un « coup d’État constitutionnel ». El Malick Ndiaye, qui présidait l’institution depuis décembre 2024, avait démissionné pour lui céder la place. Il est revenu au bureau le 22 juin comme premier vice-président. Le Pastef, dont Ousmane Sonko reste le président, détient 130 des 165 sièges.
Dans son discours d’installation, le nouveau président de l’Assemblée avait prévenu que l’institution ne serait pas une chambre d’enregistrement. Le contrôle de la défense — domaine régalien par excellence, historiquement réservé au chef de l’État, chef suprême des armées — en devient un terrain d’application immédiat. Un Parlement qui convoque l’état-major et examine les marchés d’armement, c’est un contre-pouvoir. Dans le Sénégal de 2026, c’est aussi un rapport de force entre les deux têtes de l’exécutif d’hier.
Washington, six jours plus tard
Le calendrier mérite d’être posé. Du 13 au 15 septembre, le président Faye était à Washington. Selon le dossier de presse de la Présidence, il y a rencontré le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, la Chambre de commerce des États-Unis, le Corporate Council on Africa et une entreprise américaine — aucun responsable du gouvernement des États-Unis.
Six jours plus tard, ce sont des élus du Congrès et une institution du Pentagone qui viennent à Dakar. Ils ne sont pas reçus à la Présidence, mais à l’Assemblée nationale. Rien n’indique une manœuvre : la coopération parlementaire suit ses propres canaux, et un atelier se prépare des mois à l’avance. Mais les faits sont là, et ils dessinent la carte actuelle de la relation sénégalo-américaine : à l’exécutif, les institutions financières et les investisseurs ; au législatif, la sécurité et la défense.

Ce qu’il faudra juger
El Malick Ndiaye a appelé à une nouvelle étape de la coopération parlementaire entre les deux pays : formations régulières, échanges entre parlementaires et experts, partage de bonnes pratiques, outils modernes de contrôle et d’évaluation. Le programme est cohérent avec le diagnostic.
Il se jugera sur trois actes vérifiables. L’audition, pour la première fois, du chef d’état-major général des armées par la commission de la Défense. La publication d’un budget de la défense suffisamment détaillé pour être contrôlé. Et l’examen parlementaire des grands marchés d’équipement militaire. Tant que ces trois portes restent fermées, un atelier reste un atelier.



