Sahel : Bakary Sambe presse l’Europe de revenir autrement, quand le djihadisme frappe jusqu’à Bamako
Le recul de l’influence européenne au Sahel n’a pas fait disparaître les intérêts communs entre les deux régions. C’est la thèse que défend le chercheur sénégalais Bakary Sambe, qui dirige le Timbuktu Institute, dans un entretien publié le 29 septembre par le quotidien suisse Le Temps. Son propos arrive quelques mois après une attaque qui a porté la guerre jusque dans Bamako.
Le journal illustre son entretien d’une photographie prise le 26 avril 2026, montrant de la fumée au-dessus de la capitale malienne après une attaque menée par des rebelles touaregs et le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimîn. Ce détail dit l’état du dossier mieux qu’un long développement. Après quatorze années de réponses militaires nationales et internationales, les groupes armés opèrent jusque dans la ville où siège le pouvoir.
Bakary Sambe était à Genève pour un « gingembre littéraire », série de rencontres consacrées au continent africain qu’organise le journaliste genevois et sénégalais El Hadji Gorgui Wade Ndoye. Il dirige un centre de recherche créé après la destruction des mausolées de Tombouctou en 2012, pour étudier la radicalisation religieuse en Afrique. Son argument central tient en une phrase : un désengagement européen complet affaiblirait des mécanismes de coopération dont les menaces, elles, se moquent des frontières.
Ce plaidoyer ne vaut pas quitus donné aux interventions passées. Au Fragility Forum organisé en juin 2026 au siège de la Banque mondiale à Washington, où son institut a marqué ses dix ans, le chercheur avait porté une critique sévère du paradigme sécuritaire suivi depuis 2012. Des opérations militaires ont mobilisé des milliards, pendant que les budgets d’éducation, de santé et de justice fondaient. Il y récusait par ailleurs le mot de contagion, souvent employé pour décrire l’extension vers les pays côtiers, au motif que cette formule décrit une maladie venue de l’extérieur là où les fractures internes de chaque pays jouent un rôle déterminant.
Une crise de confiance qui se mesure
La difficulté européenne au Sahel ne tient pas seulement aux décisions des gouvernements militaires de la région. Elle tient aussi à ce que pensent les populations. Selon les données présentées dans une note publiée en 2026 avec la Fondation Friedrich Naumann, 61 % des personnes interrogées dans trois pays étudiés, dont le Sénégal, jugent que la coopération sécuritaire avec des partenaires étrangers présente davantage d’inconvénients que d’avantages, et 58 % estiment que ces partenaires défendent avant tout leurs propres intérêts.
Ces chiffres valent pour les personnes interrogées dans le cadre de cette étude et ne constituent pas une mesure de l’opinion africaine dans son ensemble. Ils éclairent néanmoins une réserve devenue majoritaire dans les échantillons observés, et ils expliquent pourquoi des programmes techniquement solides peuvent être politiquement rejetés.
Ce que propose le chercheur découle de ce constat. Rendre les programmes européens identifiables par ceux qui en bénéficient, mesurer les résultats plutôt que les enveloppes, investir dans la gouvernance locale, la sécurité alimentaire, l’activité pastorale et le développement des territoires frontaliers. Ces secteurs ne sont pas choisis au hasard : ce sont ceux où les groupes armés recrutent, en offrant un revenu, une protection ou un arbitrage là où l’État n’est plus présent.
Il défend aussi une coopération qui ne se limite pas aux relations entre gouvernements. Collectivités territoriales, organisations de la société civile et acteurs économiques peuvent concevoir et exécuter des programmes, ce qui présente un avantage pratique dans une région où plusieurs États sont dirigés par des autorités militaires avec lesquelles les chancelleries européennes entretiennent des relations difficiles.
Ce que le Sénégal a déjà mis en place
Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, effectif en janvier 2025, a modifié l’architecture diplomatique ouest-africaine sans supprimer les échanges économiques ni la circulation des personnes. Dans ce paysage recomposé, Bakary Sambe présente Dakar comme un interlocuteur capable de parler aux deux ensembles, et suggère que l’Union européenne associe le Sénégal à l’élaboration de sa stratégie régionale plutôt que de le traiter en simple bénéficiaire de programmes.
Cette proposition n’est pas théorique, et le Sénégal a déjà commencé à agir sur le terrain le plus sensible, celui de sa frontière orientale. Dans un rapport publié en avril 2025 et consacré au JNIM, le Timbuktu Institute indiquait que le groupe dispose de bases logistiques dans la zone de Kayes, la région malienne la plus proche du territoire sénégalais. Il recommandait d’institutionnaliser la coopération avec les forces maliennes et mauritaniennes sur les plans politique, opérationnel et du renseignement, en s’appuyant sur le précédent de la réunion tenue en février 2025 entre les chefs d’état-major malien et sénégalais.
Voilà le point qui intéresse directement les lecteurs de Dakar. Pendant que les organisations régionales se séparent, des officiers continuent de se parler de part et d’autre d’une frontière que des groupes armés connaissent parfaitement. La coopération bilatérale fonctionne à un niveau où la rupture institutionnelle n’a pas prise, et c’est probablement ce qui protège le mieux le Sénégal aujourd’hui.
Reste la question posée aux Européens. L’arrivée de partenaires russes, turcs et chinois a mis fin à la situation où un État sahélien n’avait qu’un interlocuteur possible. Ces offres ne se valent pas et ne portent pas sur les mêmes domaines, mais elles existent, et elles créent une concurrence à laquelle les capitales européennes n’étaient pas habituées. Pour l’Union, l’exercice consiste désormais à proposer quelque chose que les autres ne proposent pas, sur la durée, et à l’expliquer à des opinions qui ont cessé de lui accorder le bénéfice du doute.
Les violences observées dans certaines zones frontalières du Bénin et du Togo rappellent enfin que ce dossier n’est pas circonscrit aux trois États de l’Alliance des États du Sahel. Prévention des violences, continuité des échanges commerciaux, mobilité des populations et financement du développement forment un même ensemble. Les résultats, comme le note le chercheur, se mesureront sur le terrain, pas dans les déclarations d’intention.
Alioune Ndiaye
Source : entretien de Bakary Sambe avec Simon Petite, publié par le quotidien suisse Le Temps le 29 septembre 2026.



