À New York, on parle de financer l’Afrique. En 2025, le capital mondial a augmenté — et l’Afrique en a perdu un quart
Près d’un millier de dirigeants se retrouvent cette semaine à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, pour les Sustainable Development Impact Meetings du Forum économique mondial. Au programme : climat, intelligence artificielle, croissance et « mobilisation du capital ». Une question domine, qui financera le développement ? Les chiffres de la CNUCED y ont déjà répondu. En 2025, l’investissement mondial a progressé. Celui qui a atteint l’Afrique a chuté d’un quart.
Le capital ne manque pas. Il a une adresse
Selon le World Investment Report 2026 de la CNUCED, l’investissement direct étranger mondial a progressé de 6 % en 2025, à 1 600 milliards de dollars, après deux années de recul. La reprise est étroite : les pays développés ont gagné 11 %, les pays en développement 2 %. Vingt économies ont capté plus de 80 % des flux. Et une grande partie de la hausse tient à une poignée de mégaprojets, principalement dans les infrastructures numériques liées à l’intelligence artificielle.
Sur la même année, l’Afrique a reçu environ 70 milliards de dollars, contre 94 milliards en 2024 : une chute de 26 %. Le continent pèse ainsi un peu plus de 4 % de l’investissement mondial. L’Amérique latine, elle, progresse de 14 % à 188 milliards — 2,7 fois l’Afrique. Et l’Égypte seule a reçu près de 15 milliards, soit plus d’un cinquième du total africain.
La CNUCED nuance : 2024 avait été gonflée par quelques transactions exceptionnelles, et 2025 reste le troisième meilleur niveau depuis 1990, un tiers au-dessus de la moyenne de long terme. Le nombre de projets nouveaux a même augmenté. Mais leur valeur a reculé de près d’un tiers. Plus de projets, plus petits : les investisseurs viennent en Afrique, ils y engagent moins.
La question posée à New York — qui financera le développement — reçoit donc une réponse que personne ne formule sur scène : le capital mondial existe, il circule davantage, et il part construire des centres de données dans les économies qui en possèdent déjà.
Qui est à la table
Le Forum annonce près de 100 responsables gouvernementaux et d’organisations internationales, plus de 500 dirigeants d’entreprise et plus de 100 représentants de la société civile. La réunion rétrécit : plus de 1 400 participants en 2024, plus de 1 000 en 2025, près de 1 000 cette année.
Parmi les treize responsables politiques mis en avant par le communiqué officiel figurent trois Africains : Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, Pemmy Majodina, ministre sud-africaine de l’Eau et de l’Assainissement, et Lee Maiyani Kinyanjui, ministre kényan du Commerce, de l’Investissement et de l’Industrie. Aucun chef d’État ou de gouvernement africain. Aucun ministre africain des Finances — quand le ministre pakistanais des Finances, lui, est annoncé. Personne d’Afrique de l’Ouest. Personne d’Afrique francophone.
Côté institutions, la liste compte la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, l’administrateur du PNUD, la directrice générale des opérations de la Banque mondiale, et le président de la Banque interaméricaine de développement, Ilan Goldfajn. La Banque africaine de développement n’y figure pas. Dans une réunion consacrée à la mobilisation des capitaux, la banque de développement de l’Amérique latine est en vitrine ; celle de l’Afrique n’y est pas.
La présence d’Abidjan, de Dakar ou d’Abuja dans les salles n’est pas exclue : le Forum précise que sa liste n’est pas exhaustive. Mais le choix de vitrine d’un organisateur dit toujours quelque chose de la hiérarchie des sujets.
L’intelligence artificielle : les responsables eux-mêmes doutent
L’IA est présentée à New York comme un accélérateur du développement : prévision des récoltes, pilotage des réseaux électriques, diagnostic médical. Le Forum a publié en amont une enquête menée auprès de 103 responsables du développement durable de grandes entreprises, sur cinq continents. Ses résultats sont moins enthousiastes que le discours.
77 % d’entre eux désignent l’intensité énergétique et matérielle des infrastructures d’IA comme son principal effet négatif. Seuls 37 % estiment que ses bénéfices pourraient l’emporter sur ces coûts. 68 % citent le manque de compétences comme un frein majeur à son usage environnemental. Et 78 % s’attendent à ce que les tensions géopolitiques et macroéconomiques pèsent sur la transition dans l’année.
Pour l’Afrique, l’équation est double. L’IA est à la fois l’outil qu’on lui propose et le secteur qui a capté, en 2025, le capital qui aurait pu lui revenir. Consommer des services d’intelligence artificielle conçus, entraînés et hébergés ailleurs reproduirait une asymétrie connue : exporter la matière première — cette fois la donnée — et importer la valeur. La question décisive n’est pas l’accès à l’IA. C’est l’emplacement des centres de données, la propriété des infrastructures, la source d’énergie qui les alimente et la langue des modèles.
Les minerais : indispensable ne veut pas dire payé
La CNUCED le rappelle : les réserves africaines de cuivre, de cobalt, de lithium, de manganèse, de graphite, de platinoïdes et de terres rares placent le continent au centre de la transition énergétique mondiale. Les investisseurs du Golfe et d’Asie s’y positionnent aux côtés des partenaires traditionnels.
Mais l’institution souligne aussi que ces flux restent concentrés dans un petit nombre de pays et de secteurs. Être indispensable à la décarbonation des économies industrielles ne garantit rien si l’extraction part brute. La valeur se capte par la transformation locale, la fiscalité, la participation des entreprises nationales et l’exportation de produits finis — pas par la seule présence de gisements.
New York ne distribue aucun chèque
Une précision que l’enthousiasme de la semaine fera oublier : ces rencontres ne sont pas une conférence de bailleurs. Le Forum n’annonce aucune enveloppe dédiée à l’Afrique. C’est un lieu de mise en relation, de partenariats et de déclarations.
Il faudra donc, dans les semaines qui viennent, trier. Les annonces des engagements. Les engagements des contrats signés. Les contrats des investissements effectivement décaissés. Le vocabulaire en dit long : un montant « mobilisé », « envisagé » ou « potentiellement disponible » n’est pas un montant investi.
Ce qui se décide vraiment
À quatre ans de l’échéance de l’Agenda 2030, le diagnostic sur l’Afrique n’est plus à établir : énergie, infrastructures, eau, numérique, industrie. Ce qui manque, ce sont des projets préparés, juridiquement sécurisés et économiquement bancables, capables de concurrencer un centre de données en Virginie ou une usine de semi-conducteurs en Asie dans l’arbitrage d’un fonds d’investissement.
C’est là que se joue la compétition. Pas dans l’éloquence des panels. Dans la capacité d’un État à présenter un dossier que le capital choisit plutôt qu’un autre — et à négocier ce qu’il obtient en échange : technologie transférée, emplois qualifiés, fiscalité, transformation sur place. En 2025, le capital mondial a fait son choix. La semaine new-yorkaise dira si quelqu’un, du côté africain, est venu le faire changer d’avis.
Alioune Ndiaye
Sources : Forum économique mondial (communiqué du 17 septembre 2026, Chief Sustainability Officers’ Outlook 2026), CNUCED (World Investment Report 2026). Texte : Africa7 Média.



