Casamance : le général El Hadj Babacar Faye propose de penser la paix au-delà du rapport de force militaire

Après quarante années de carrière militaire et plusieurs séjours opérationnels en Casamance, le général El Hadj Babacar Faye aurait pu consacrer sa recherche aux seules stratégies de contre-insurrection. Il choisit une autre voie.

Après quarante années de carrière militaire et plusieurs séjours opérationnels en Casamance, le général El Hadj Babacar Faye aurait pu consacrer sa recherche aux seules stratégies de contre-insurrection. Il choisit une autre voie. Dans sa thèse de doctorat intitulée « Le conflit en Casamance : lecture géopolitique de la sécurité humaine et dynamiques sous-régionales », soutenue en septembre, l’ancien officier place les populations, leurs conditions de vie et l’environnement régional au centre de l’analyse. Cette approche intervient alors que le Sénégal a enregistré d’importantes avancées sécuritaires et politiques, mais que déminage, retour des déplacés, réintégration et développement restent déterminants pour transformer l’accalmie en paix durable.

La réflexion mérite attention précisément parce qu’elle vient d’un militaire.

Le général El Hadj Babacar Faye connaît la Casamance par le terrain. Durant ses quarante années de carrière, il y a effectué plusieurs séjours, notamment dans les régions de Ziguinchor et de Kolda.

Son expérience l’a progressivement conduit à une interrogation qui dépasse le champ militaire : que signifie réellement sécuriser un territoire si les populations qui y vivent restent confrontées à la pauvreté, à l’enclavement, aux mines, aux déplacements ou au manque de perspectives économiques ?

C’est autour de cette question que sa recherche introduit la notion de sécurité humaine.

La sécurité ne s’arrête pas lorsque les armes se taisent

Dans cette conception, la sécurité ne correspond pas uniquement à l’absence d’affrontements.

Elle englobe la possibilité de circuler, travailler, se nourrir, accéder à l’eau et aux soins, exploiter une terre sans craindre une mine et vivre dans un environnement permettant de construire un avenir.

Cette grille de lecture déplace profondément la question casamançaise.

Pendant plusieurs décennies, le conflit a principalement été observé à travers l’affrontement entre l’État sénégalais et les différentes composantes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance.

La thèse de Faye invite à regarder également ceux qui se trouvent entre ces acteurs : les populations.

L’officier rapporte ainsi une observation tirée de son expérience de terrain : beaucoup de personnes rencontrées ne savaient plus clairement pourquoi le conflit se poursuivait.

Cette affirmation appartient à son analyse et ne saurait résumer à elle seule les motivations historiques du conflit. Elle révèle néanmoins un phénomène caractéristique des crises prolongées : avec le temps, leurs conséquences peuvent finir par peser davantage sur les populations que les revendications qui les ont initialement déclenchées.

Le contexte a pourtant profondément changé

La Casamance de 2026 n’est plus celle des décennies de confrontation intense.

Les rapports de force militaires ont évolué, plusieurs bases rebelles ont été démantelées et des populations déplacées ont progressivement regagné leurs villages.

Surtout, le dialogue politique a connu une étape importante en février 2025.

À Bissau, l’État du Sénégal et le Comité provisoire des ailes politiques et combattantes unifiées du MFDC ont conclu une nouvelle étape du processus de paix, sous les auspices de la Guinée-Bissau et avec la facilitation du Centre pour le dialogue humanitaire.

Cette séquence prolongeait la déclaration d’engagement mutuel signée en août 2022 avec la faction de César Atoute Badiate concernant les modalités du dépôt des armes.

La paix casamançaise avance donc simultanément sur plusieurs terrains : militaire, politique et diplomatique.

Mais aucun accord ne peut, à lui seul, reconstruire les conditions d’une vie normale.

Le retour des déplacés donne une mesure concrète de la paix

Les données gouvernementales permettent de comprendre cette dimension.

En octobre 2024, l’État recensait 197 villages de retour et 5 655 ménages revenus dans les régions concernées.

Trente-sept villages et 992 ménages restaient alors en attente de retour.

L’État associait explicitement ces retours à l’amélioration de la sécurité, mais aussi à la construction d’écoles, aux ouvrages hydrauliques, aux infrastructures agricoles, aux pistes et aux activités génératrices de revenus.

Autrement dit, la réinstallation ne dépend pas uniquement de la disparition des combats.

Pour rentrer dans un village, il faut pouvoir y habiter.

Pour y rester, il faut pouvoir y vivre.

C’est exactement à cet endroit que la notion de sécurité humaine développée par le général Faye rejoint la réalité opérationnelle.

Les mines rappellent que la guerre survit parfois aux combats

Le déminage constitue probablement l’exemple le plus concret.

En juin 2026, les autorités sénégalaises ont officiellement relancé les opérations de déminage humanitaire à Madina Manjack, dans le département de Bignona.

Le gouvernement considère lui-même cette opération comme indispensable au retour des déplacés et à la reprise des activités agricoles et commerciales.

Le Sénégal poursuit désormais un objectif de dépollution dans le cadre de ses engagements au titre de la Convention d’Ottawa, avec un horizon fixé à 2031.

Cela signifie qu’une population peut vivre dans une zone où les affrontements ont cessé tout en restant privée de champs, de chemins ou de villages en raison d’engins explosifs laissés par des décennies de conflit.

La paix militaire précède alors la sécurité humaine sans nécessairement la garantir.

La Casamance ne peut pas non plus être isolée de ses voisins

Le deuxième apport important de la thèse concerne les dynamiques sous-régionales.

La Casamance est géographiquement insérée entre la Gambie et la Guinée-Bissau.

Les frontières nationales ne suffisent donc pas à expliquer les circulations humaines, économiques, familiales et sécuritaires de cet espace.

Cette dimension n’est d’ailleurs pas théorique : la Guinée-Bissau joue directement un rôle dans le processus de paix et a accueilli plusieurs négociations entre l’État sénégalais et des composantes du MFDC.

Le professeur Ibou Sané, directeur de la thèse, va plus loin. Il attire l’attention sur la porosité des frontières et estime que l’évolution de l’environnement sécuritaire ouest-africain impose une vigilance particulière face aux mouvements extrémistes.

Cette appréciation doit être présentée pour ce qu’elle est : une alerte prospective du chercheur, et non la preuve d’une implantation djihadiste en Casamance.

La distinction est fondamentale.

Le développement n’est pas un substitut à la politique

Il serait également dangereux de tirer de cette thèse une conclusion simpliste : construire des routes ou financer des projets économiques suffirait à résoudre un conflit vieux de plus de quarante ans.

Le conflit casamançais possède une histoire politique, territoriale, identitaire et sociale qui ne peut être réduite à la pauvreté.

Le développement n’efface donc pas les questions politiques.

Mais l’inverse est également vrai : un accord politique ne suffit pas si les populations continuent à vivre dans des territoires minés, sans infrastructures ou sans perspectives économiques.

L’intérêt de la démarche du général Faye réside précisément dans cette articulation.

La sécurité militaire protège.

La négociation politique traite le conflit.

Le déminage restitue le territoire.

Le développement permet aux populations de se réinstaller.

La réintégration évite que les anciens combattants et les communautés restent enfermés dans l’économie de guerre.

Aucun de ces instruments ne remplace les autres.

De la victoire militaire à la paix vécue

La Casamance offre ainsi au Sénégal une distinction essentielle entre faire reculer un conflit et construire la paix.

Les progrès sécuritaires sont réels.

Le dialogue politique a avancé.

Des milliers de ménages sont retournés dans leurs localités.

Le déminage a repris.

Des programmes de réintégration accompagnent des villages anciennement affectés par le conflit.

Mais l’achèvement du processus ne pourra pa

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