Sénégal : État et secteur privé se parlent depuis vingt ans, mais l’économie attend désormais des résultats

Au Sénégal, le dialogue entre l’État et le secteur privé n’est pas une nouveauté. Abdoulaye Wade en avait fait un instrument d’attractivité et d’investissement. Macky Sall l’avait intégré à la logique du Plan Sénégal émergent.

Au Sénégal, le dialogue entre l’État et le secteur privé n’est pas une nouveauté. Abdoulaye Wade en avait fait un instrument d’attractivité et d’investissement. Macky Sall l’avait intégré à la logique du Plan Sénégal émergent. Bassirou Diomaye Faye entend aujourd’hui le replacer dans une doctrine de souveraineté économique, de contenu local et de promotion des entreprises nationales.

Les référentiels changent. Les régimes passent. Pourtant, une partie des préoccupations patronales demeure remarquablement stable : financement, fiscalité, dette intérieure, commande publique, coût des facteurs, environnement des affaires et accès des PME aux marchés.

C’est précisément ce qui donne une importance particulière à la rencontre de ce 17 septembre entre le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô et les principales organisations du secteur privé. Elle ne devra pas seulement produire une nouvelle séquence de concertation. Elle devra commencer à répondre à une question beaucoup plus exigeante : pourquoi certains problèmes économiques traversent-ils les alternances politiques malgré plus de vingt ans de dialogue ?

De Wade à Macky Sall : le dialogue s’institutionnalise

L’arrivée d’Abdoulaye Wade au pouvoir en 2000 marque une étape importante. La création de l’APIX et l’institutionnalisation du Conseil présidentiel de l’investissement installent progressivement un espace où gouvernement, investisseurs et organisations patronales peuvent discuter directement des obstacles à l’investissement.

La philosophie de l’époque privilégie l’attractivité, les investissements privés et l’amélioration du climat des affaires.

Sous Macky Sall, à partir de 2012, le dialogue demeure mais s’inscrit dans une autre architecture : celle du Plan Sénégal émergent. Les entreprises sont appelées à participer davantage aux grands projets d’infrastructures, à l’énergie, à l’industrie et à l’agriculture.

Pourtant, au fil des années, les mêmes dossiers reviennent régulièrement dans les discussions : créances des entreprises sur l’État, financement bancaire, fiscalité, commande publique et compétitivité.

En février 2024, quelques semaines avant l’alternance, le Premier ministre Amadou Ba recevait encore les organisations patronales avec, parmi les engagements annoncés, un rendez-vous semestriel avec le patronat, l’accélération du Code des investissements, l’import-substitution et le développement du contenu local.

L’histoire du dialogue public-privé sénégalais montre donc moins une absence de concertation qu’une difficulté persistante à transformer certaines concertations en réformes suffisamment rapides et mesurables.

Avec Diomaye Faye, la priorité devient l’entreprise sénégalaise

Depuis mars 2024, le vocabulaire économique a sensiblement changé.

Souveraineté économique, patriotisme économique, champions nationaux, contenu local et territorialisation occupent désormais une place centrale.

La Stratégie nationale de développement du secteur privé et de promotion de l’investissement va plus loin en définissant officiellement l’ambition d’un secteur privé « productif, moteur de croissance endogène » dans les pôles territoriaux.

Cette orientation marque une différence importante avec les périodes précédentes.

Il ne s’agit plus uniquement d’améliorer l’environnement des affaires pour attirer des investisseurs. L’État affirme vouloir construire des entreprises sénégalaises suffisamment fortes pour produire, investir, exporter et participer aux grands marchés publics.

L’initiative SunuChampions illustre cette philosophie. Le gouvernement veut accompagner une quinzaine d’entreprises nationales à fort potentiel. Le projet de loi d’orientation sur le patriotisme économique, le renforcement du contenu local et la volonté d’améliorer l’accès des PME à la commande publique complètent le dispositif.

Mais entre protéger une entreprise nationale et la rendre compétitive, la frontière est déterminante.

Le patriotisme économique ne produira durablement de la valeur que s’il contribue à faire émerger des entreprises capables de respecter des standards de qualité, d’innover, d’investir et de conquérir des marchés au-delà de la commande publique sénégalaise.

La dette intérieure devient le test immédiat

Avant même les grandes ambitions industrielles, les entreprises posent une question beaucoup plus urgente : leur trésorerie.

La dette intérieure et les arriérés de paiement figurent de nouveau parmi les principaux dossiers soumis au gouvernement.

Le Conseil national du patronat les a intégrés aux préoccupations présentées au président Bassirou Diomaye Faye le 3 septembre. La Confédération nationale des employeurs du Sénégal avait déjà alerté en juin sur les conséquences des retards de paiement pour les entreprises, particulièrement dans le BTP, les services et les fournisseurs de l’administration.

Le gouvernement reconnaît lui-même l’urgence.

En juin puis en septembre, le chef de l’État a demandé l’accélération de l’apurement de la dette intérieure et l’amélioration de l’accès des PME et PMI à la commande publique.

C’est probablement ici que le dialogue peut changer de nature.

Pour une entreprise qui attend le règlement d’une facture publique, la qualité d’une concertation ne se mesure pas au nombre de réunions organisées mais au délai de paiement.

Le secteur privé est également attendu au tournant

La responsabilité ne repose toutefois pas uniquement sur l’État.

Si les pouvoirs publics veulent confier davantage de marchés et de responsabilités aux entreprises sénégalaises, celles-ci devront également répondre à des exigences plus fortes : gouvernance, transparence comptable, productivité, formation, innovation, respect des obligations fiscales et sociales et capacité d’investissement.

Le dialogue public-privé ne peut donc pas devenir un mécanisme où les entreprises demandent exclusivement davantage de protection pendant que l’État distribue marchés et avantages.

Un véritable partenariat suppose des obligations réciproques.

L’État doit créer des règles stables, payer ses fournisseurs, simplifier les procédures, garantir une concurrence équitable et faciliter l’accès au financement.

Les entreprises doivent, en retour, investir, créer des emplois durables, améliorer leur productivité et contribuer effectivement à la transformation industrielle du pays.

Le prochain Conseil présidentiel de l’investissement sera observé

La rencontre du 17 septembre prépare également le prochain Conseil présidentiel de l’investissement, dont le format doit être rénové.

L’idée est intéressante à une condition : que le nouveau CPI ne devienne pas simplement une nouvelle enceinte venant s’ajouter aux précédentes.

Le Sénégal dispose déjà de nombreuses stratégies, agences, programmes et cadres de concertation.

Ce qui manque souvent n’est pas le diagnostic.

C’est la capacité à suivre publiquement les engagements : mesure décidée, administration responsable, calendrier, financement, indicateur de résultat et état d’exécution.

C’est peut-être là que le nouveau dialogue pourrait véritablement rompre avec les pratiques antérieures.

Non pas par un changement de vocabulaire, mais par un changement de méthode.

Car après plus de deux décennies de concertation, l’enjeu n’est plus de convaincre l’État et le secteur privé qu’ils doivent se parler.

Ils le savent.

L’enjeu est désormais de savoir ce qui change dans l’entreprise sénégalaise après qu’ils se sont parlé.

Une dette effectivement payée. Un crédit obtenu. Une PME entrée dans une commande publique. Une usine ouverte. Un emploi créé. Une procédure raccourcie. Une entreprise sénégalaise devenue exportatrice.

C’est à cette comptabilité-là que le dialogue État-secteur privé devra désormais être soumis.

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