Eau rurale au Sénégal : un forage sur trois hors d’âge, l’alerte qui révèle une dette invisible de l’État

Eau rurale au Sénégal : un forage sur trois hors d’âge, l’alerte qui révèle une dette invisible de l’État

Le chiffre mérite davantage qu’une manchette : environ un tiers du patrimoine de l’hydraulique rurale sénégalaise a dépassé sa durée de vie. Derrière cette estimation livrée par Serigne Mbacké Dieng, directeur général de l’Office des forages ruraux, se cache un problème beaucoup plus profond que la panne ponctuelle d’un forage. Le Sénégal doit désormais renouveler une partie importante d’infrastructures construites plusieurs décennies auparavant, tout en étendant l’accès à l’eau et en améliorant la qualité d’un service encore très inégal selon les territoires.

L’alerte est d’autant plus sérieuse qu’elle ne concerne pas seulement les forages. Châteaux d’eau, conduites et réseaux de distribution vieillissent également. Dans certaines zones, l’Office des forages ruraux fait état d’ouvrages ayant plus de quarante ans et de rendements de réseau compris entre seulement 30 et 60 %. Cela signifie qu’avoir un forage fonctionnel ne suffit plus : encore faut-il produire une eau de qualité, la transporter sans pertes excessives et la rendre disponible régulièrement au robinet.

Cette distinction est fondamentale. Pendant longtemps, la performance de l’hydraulique rurale a été largement appréciée à travers le taux d’accès. Le gouvernement veut désormais évoluer vers un indicateur d’« accès sécurisé », intégrant notamment continuité et qualité du service. Cette évolution rejoint l’approche internationale de la sécurité de l’eau : l’existence physique d’un point d’eau ne garantit pas, à elle seule, un véritable service public.

Les autorités ont commencé à chiffrer la riposte. Un programme d’urgence de 10 milliards de francs CFA doit permettre de renouveler ou réhabiliter soixante forages. Il s’ajoute à la deuxième phase du Projet d’alimentation en eau potable en milieu rural, annoncée à 53 milliards de francs CFA, avec cent nouveaux forages, environ cent châteaux d’eau et mille quatre cent cinquante kilomètres de réseaux. Dans le Sud-Est, un autre programme de 9 milliards, financé avec la Banque africaine de développement, vise cent quatre-vingts forages neufs ou réhabilités, douze unités de potabilisation et des interventions sur trois cent quarante sites d’ici fin 2027.

Mais additionner les milliards et les nouveaux ouvrages ne répond qu’à une partie du problème.

Le Sénégal paie aujourd’hui des décennies d’accumulation

L’hydraulique rurale souffre en réalité d’une forme de dette patrimoniale : pendant qu’on construisait de nouveaux équipements pour étendre la couverture, les anciens vieillissaient et devaient progressivement entrer dans des cycles coûteux de maintenance lourde puis de renouvellement.

Le cas de Linguère l’avait déjà révélé. À Mboula, un nouveau forage a dû remplacer une installation devenue inutilisable après la salinisation de la nappe. L’Office des forages ruraux indiquait alors que, sur dix-huit forages tombés en panne dans la région depuis avril 2025, treize avaient été remis en service. Il estimait également que 30 % des forages de Linguère avaient plus de trente ans.

Le problème est donc à la fois technique, financier et géographique.

Dans certaines parties du bassin arachidier, ce n’est même plus seulement la disponibilité de l’eau qui pose question, mais sa qualité. Le Compact national pour la sécurité de l’eau 2026-2030 relève des concentrations de fluorure atteignant quatre à cinq milligrammes par litre dans certaines zones, contre une référence de 1,5 milligramme par litre citée dans le document. Le programme national prévoit notamment des transferts d’eau et des solutions de diversification de l’approvisionnement pour répondre à ces contraintes.

C’est précisément pourquoi le projet de grand transfert d’eau depuis le lac de Guiers revêt une dimension stratégique. L’Office prévoit qu’il desserve cinquante-huit communes de la « bande salée », dans les régions de Louga, Diourbel et Thiès, dont certaines consomment encore une eau saumâtre malgré leur proximité avec de grandes infrastructures de transfert.

Construire est une chose, entretenir en est une autre

L’autre bataille se joue dans la gouvernance.

Créé en 2014, l’Office des forages ruraux a notamment reçu la responsabilité du patrimoine hydraulique rural et du service public correspondant. Cette réforme devait progressivement dépasser les insuffisances constatées dans l’ancien modèle reposant notamment sur les Associations des usagers des forages, dont certains dysfonctionnements de gestion avaient été officiellement documentés.

Le modèle évolue désormais vers une exploitation professionnalisée à travers des opérateurs spécialisés. L’Office affirme que cette organisation a permis de porter la disponibilité du service au-delà de 96 %. Ce chiffre constitue un progrès opérationnel, mais il doit être distingué de l’état physique du patrimoine : un réseau peut afficher une disponibilité élevée aujourd’hui tout en nécessitant des investissements considérables pour éviter sa dégradation demain.

C’est d’ailleurs l’État lui-même qui reconnaît que la réforme reste inachevée. Le Conseil des ministres du 1er juillet 2026 constatait encore des difficultés concernant « l’achèvement de la réforme institutionnelle de l’hydraulique rurale » et demandait un plan d’action pour corriger les insuffisances du secteur. Quelques mois auparavant, le président Bassirou Diomaye Faye avait déjà ordonné l’accélération du renouvellement des forages et ouvrages hydrauliques ainsi qu’une révision du modèle économique et de la régulation du secteur de l’eau.

Voilà pourquoi la déclaration du directeur général de l’Office des forages ruraux doit être prise pour ce qu’elle est : un avertissement sur le modèle économique de l’eau rurale sénégalaise.

Le Sénégal n’est plus seulement confronté au défi historique de construire des forages dans les villages qui en manquent. Il entre dans une phase plus coûteuse : construire, renouveler, entretenir, contrôler la qualité, réduire les pertes et garantir la continuité simultanément.

Et c’est ici que se jouera la différence entre une politique d’équipement et un véritable service public de l’eau. Car pour une famille rurale, un forage inscrit dans les statistiques mais régulièrement en panne, trop éloigné, insuffisamment pressurisé ou délivrant une eau de mauvaise qualité ne constitue pas pleinement un accès sécurisé.

Après plusieurs décennies consacrées à apporter l’eau au village, le prochain défi du Sénégal sera donc plus exigeant : garantir durablement une eau sûre jusqu’au foyer.

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