Transferts de la diaspora : le Sénégal atteint 11 % de son PIB, mais l’argent venu d’Italie recule
Les envois de fonds des migrants vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 728,6 milliards de dollars en 2025, selon le rapport publié le 14 septembre à Rome par le Fonds international de développement agricole. Le Sénégal y voit sa dépendance grimper à 11 % de son produit intérieur brut. Mais le croisement avec les statistiques de la banque centrale italienne révèle un signal inverse : l’argent envoyé d’Italie vers Dakar a reculé en 2025.
Un flux que plus aucune institution ne dépasse
Le chiffre situe l’ordre de grandeur : 728,6 milliards de dollars, soit plus de quatre fois l’aide publique au développement mondiale de la même année, et davantage que les investissements directs étrangers reçus par ces mêmes pays. Depuis 2016, ces flux ont progressé de 94 %, plus vite que la population et plus vite que l’émigration elle-même. Autrement dit : ce ne sont pas des migrants plus nombreux qui envoient, ce sont les mêmes qui envoient davantage.
Le FIDA estime que 220 millions de migrants et de membres des diasporas soutiennent 1,1 milliard de proches — environ une personne sur six dans le monde. Près d’un dollar sur trois, soit 233 milliards, arrive en zone rurale, là où l’emploi formel, les services financiers et les infrastructures publiques font le plus défaut. Les familles destinataires y investissent chaque année quelque 22 milliards de dollars dans les systèmes agroalimentaires.
Dans 23 pays, ces envois dépassent 10 % du produit intérieur brut. Dans neuf pays, ils excèdent la valeur totale des exportations de biens et de services. L’Afrique capte 124,2 milliards de dollars en 2025, soit 17 % du total mondial, après une progression de 86 % en dix ans. Sur la même période, la population du continent a augmenté de 24 % et le nombre d’émigrants de près de 32 %, pour atteindre environ 46 millions de personnes. Les transferts ont donc crû près de trois fois plus vite que la démographie.
Le Sénégal passe de 10 % à 11 % de son PIB
Le rapport, dirigé par Pedro de Vasconcelos, responsable du mécanisme de financement des envois de fonds du FIDA, fait passer le Sénégal de 10 % à 11 % du produit intérieur brut. Cette dépendance croissante n’est pas une nouveauté statistique : le diagnostic pays publié en avril 2026 par le même mécanisme évaluait déjà ces flux à 3,27 milliards de dollars en 2023, soit environ trois fois l’aide publique au développement reçue par le pays.
Les données de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest confirment la trajectoire : 1 600 milliards de FCFA en 2022, 1 842 milliards en 2023, 2 211 milliards en 2024 — soit 3,69 milliards de dollars. Une précision s’impose ici, car la plupart des reprises de presse attribuent à 2023 le chiffre de 2022, ce qui exagère la progression d’une année sur l’autre.
Le montant impressionne. Sa destination interroge davantage. Une étude conjointe de la BCEAO et de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie établit que 79 % de ces sommes financent la consommation des ménages. Le contraste avec la logique défendue par le FIDA est frappant : à l’échelle mondiale, le rapport documente 22 milliards de dollars réinvestis chaque année dans les économies rurales. Au Sénégal, quatre francs sur cinq sont consommés, pas investis.
C’est ce constat qui a conduit l’État à tenter de capter une part de cette manne. « Cette diaspora est notre or financier », déclarait le Premier ministre Ousmane Sonko, avant l’ouverture des emprunts publics aux Sénégalais de l’extérieur et l’institution d’une Journée nationale de la diaspora.
Le signal italien : un corridor qui se contracte
C’est ici que le rapport du FIDA, forcément global, doit être complété par les données nationales. En 2025, les étrangers résidant en Italie ont envoyé 8,6 milliards d’euros vers leurs pays d’origine, selon les chiffres de la Banca d’Italia traités par la Fondazione Leone Moressa. Un volume en hausse de 3,9 %, soit 323 millions d’euros de plus qu’en 2024, et supérieur au budget italien de la coopération internationale au développement, d’environ 6 milliards d’euros.
Le Sénégal figure parmi les dix premières destinations de cet argent. Mais il appartient au groupe restreint des pays dont les flux reculent en 2025, avec la Roumanie et le Nigeria, quand le Bangladesh, l’Inde et le Sri Lanka progressent. Le fait mérite attention : l’Italie est la deuxième destination européenne des Sénégalais, avec 17 % des flux vers l’Europe, derrière la France seulement. Au 31 décembre 2024, 103 818 ressortissants sénégalais y résidaient régulièrement, un effectif plus que doublé depuis 2005, dont 58,9 % titulaires d’un titre de long séjour.
Une communauté installée, qui envoie moins. Deux lectures sont possibles et ne s’excluent pas : le basculement d’une partie des transferts vers des canaux informels que les statistiques officielles ne captent pas — la Banca d’Italia estime ces flux invisibles entre 15 % et 45 % du total —, ou l’installation durable des familles, le regroupement familial représentant désormais 55,3 % des nouvelles entrées. Quand la famille est en Italie, l’argent n’a plus à traverser la Méditerranée. Le montant moyen envoyé par résident étranger s’établit à 134 euros par mois, tous pays confondus.
Géographiquement, la Lombardie concentre 21,7 % des envois depuis l’Italie, soit 1,9 milliard d’euros. La seule province de Milan en a expédié 944 millions en 2025 ; avec Rome, un quart du total national part de ces deux villes.
Le coût du transfert, prélèvement invisible
Reste la question que le volume masque : ce que coûte l’acheminement. En 2024, envoyer de l’argent vers l’Afrique subsaharienne revenait en moyenne à 8,16 % de la somme transférée, selon le rapport de la Banque de France sur les coopérations monétaires — 1,9 point de plus que la moyenne mondiale, et près du triple de l’objectif de 3 % fixé par les Nations unies pour 2030. Le canal détermine le prix : 9,3 % en espèces, 5,3 % en numérique.
Un repère, à manier avec précaution : ce taux moyen est mesuré sur des transferts de 200 dollars et ne s’applique pas mécaniquement à l’ensemble d’un flux national. Appliqué malgré tout aux 2 211 milliards de FCFA reçus par le Sénégal en 2024, il représenterait l’équivalent de quelque 180 milliards de FCFA captés en frais et en marges de change. L’ordre de grandeur suffit à poser le problème : il dépasse ce que rapportent plusieurs lignes du budget national.
Deux évolutions techniques travaillent dans le sens inverse. La BCEAO a mis en service le 30 septembre 2025 à Dakar sa plateforme interopérable de paiement instantané, dont le raccordement est devenu obligatoire pour toutes les banques, institutions de microfinance et fintechs de l’UEMOA depuis le 30 juin 2026. Et une étude publiée le 14 septembre 2026 — le jour même du rapport du FIDA — par les chercheurs de la Banca d’Italia Marco Brandi, Alberto Di Iorio et Andrea Nobili établit que l’adoption de tels systèmes réduit le coût des envois reçus par le pays concerné, l’effet portant surtout sur la marge appliquée au taux de change, c’est-à-dire sur la part la moins visible de la facture.
Ce que le rapport refuse de laisser croire
Le FIDA pose une limite que les gouvernements ont tendance à oublier quand ils célèbrent les performances de leurs diasporas : ces flux privés « ne peuvent pas se substituer à l’investissement public, à la protection sociale ou au financement de l’action climatique ». Ce sont des salaires, envoyés par des personnes, à d’autres personnes. Les compter comme une ressource publique revient à externaliser sur les familles ce qui relève de l’État.
Pour le Sénégal, l’équation se formule simplement. Onze pour cent du PIB dépendent de la régularité d’un geste individuel, répété neuf à dix fois par an, quelques centaines d’euros à la fois. Faire baisser le coût du transfert, élargir l’accès à l’épargne, à l’assurance et au crédit, et orienter une fraction des 79 % consommés vers l’investissement productif : ce sont les trois leviers que le rapport identifie. Le recul enregistré en 2025 sur le corridor italien rappelle qu’aucun de ces flux n’est acquis.
Africa7 Média.



