Allemagne–Israël : de la mémoire de la Shoah à la « raison d’État », Berlin face aux limites de son soutien historique
Allemagne–Israël : de la mémoire de la Shoah à la « raison d’État », Berlin face aux limites de son soutien historique
Pourquoi l’Allemagne demeure-t-elle l’un des soutiens européens les plus constants d’Israël, y compris lorsque plusieurs de ses partenaires occidentaux durcissent leur position face à la politique israélienne à Gaza et en Cisjordanie ? La réponse ne tient ni à une alliance diplomatique ordinaire ni à un simple calcul stratégique. Elle plonge dans le cœur même de la reconstruction politique de l’Allemagne après 1945 : la responsabilité historique du pays dans l’extermination de six millions de Juifs d’Europe.
Mais près de quatre-vingts ans après la Shoah, et alors que la guerre de Gaza a profondément divisé les opinions publiques européennes, cette doctrine allemande est confrontée à une interrogation nouvelle : la responsabilité particulière envers Israël implique-t-elle un soutien à l’État israélien quelles que soient les décisions de son gouvernement ?
C’est précisément là que la politique allemande devient plus complexe que l’image d’un pays simplement « pro-israélien ».
La relation entre les deux États s’est construite progressivement après la Seconde Guerre mondiale. En 1952, la République fédérale d’Allemagne et Israël concluent l’accord de Luxembourg sur les réparations. Les relations diplomatiques officielles sont établies en 1965. Au fil des décennies, la sécurité d’Israël devient un principe profondément ancré dans la politique extérieure allemande.
Angela Merkel lui donne sa formulation la plus célèbre en mars 2008 devant la Knesset : la responsabilité historique de l’Allemagne pour la sécurité d’Israël fait partie de la Staatsräson, la raison d’État allemande. Les archives du Bundestag rappellent cependant que Merkel n’inventait pas une doctrine nouvelle : elle élevait au rang de principe politique explicite une orientation déjà ancienne.
Cette formulation a traversé les alternances politiques.
Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, Berlin réaffirme immédiatement le droit d’Israël à se défendre. L’Allemagne devient parallèlement l’un de ses principaux fournisseurs occidentaux d’équipements militaires. Entre le 7 octobre 2023 et le 13 mai 2025, le gouvernement allemand a autorisé près de 485 millions d’euros d’exportations de matériels militaires vers Israël, comprenant notamment armes à feu, munitions, composants, équipements terrestres et navals et matériels électroniques.
Mais cette proximité ne signifie plus absence de tensions.
En août 2025, le chancelier Friedrich Merz décide de suspendre l’autorisation des exportations militaires susceptibles d’être utilisées dans la bande de Gaza, après l’annonce d’une nouvelle offensive israélienne. Berlin réaffirme alors simultanément trois positions : le droit d’Israël à se défendre, l’exigence de libération des otages et de désarmement du Hamas, mais aussi la responsabilité du gouvernement israélien dans la protection des civils et l’accès à l’aide humanitaire.
La suspension n’a cependant été que temporaire. Les livraisons ont depuis repris, et l’Allemagne reste le deuxième fournisseur d’armes d’Israël après les États-Unis.
C’est précisément cette politique qui place aujourd’hui Berlin devant la Cour internationale de Justice.
Le Nicaragua accuse l’Allemagne de manquer à ses obligations découlant de la Convention sur le génocide en continuant de fournir des armes à Israël. Berlin rejette catégoriquement cette accusation et demande à la CIJ de déclarer la requête irrecevable, notamment pour des motifs de compétence et de procédure. L’affaire n’est donc pas jugée au fond et aucune décision de la Cour n’a établi que l’Allemagne avait violé la Convention.
La prudence juridique est essentielle. Israël rejette lui aussi les accusations de génocide et affirme que ses opérations visent le Hamas. La procédure principale engagée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la CIJ n’a pas encore abouti à un jugement définitif sur le fond.
Le débat allemand dépasse pourtant désormais les armes.
Début septembre 2026, la France, le Royaume-Uni, le Canada et plusieurs autres pays ont annoncé des mesures visant les produits provenant des colonies israéliennes de Cisjordanie occupée. L’Allemagne connaissait l’initiative mais a choisi de ne pas s’y associer. Berlin affirme préférer poursuivre le dialogue avec Israël tout en maintenant que les colonies sont contraires au droit international et que la solution à deux États reste la seule perspective durable.
Cette position illustre le dilemme allemand : Berlin critique de plus en plus certaines politiques israéliennes sans vouloir transformer cette critique en rupture stratégique avec Israël.
L’Allemagne distingue ainsi trois éléments qui sont parfois confondus dans le débat public : la sécurité et le droit à l’existence d’Israël, l’action d’un gouvernement israélien particulier et le respect du droit international.
En théorie, ces trois questions peuvent être séparées. En pratique, la guerre de Gaza rend cette séparation extrêmement difficile.
La mémoire historique intervient alors avec une puissance particulière.
Pour une grande partie de la classe politique allemande, l’idée qu’un gouvernement de Berlin puisse participer à l’isolement d’Israël reste historiquement lourde. La République fédérale s’est en partie reconstruite sur la reconnaissance des crimes nazis, la lutte contre l’antisémitisme et la réintégration de l’Allemagne dans une communauté démocratique occidentale.
Soutenir l’existence et la sécurité d’Israël est ainsi devenu davantage qu’un choix de politique étrangère.
Mais une nouvelle génération allemande pose désormais une autre question : la mémoire de la Shoah crée-t-elle seulement des obligations envers Israël ou fonde-t-elle plus largement une responsabilité universelle envers la protection des populations civiles et le droit international ?
C’est probablement le débat le plus profond auquel l’Allemagne est aujourd’hui confrontée.
Il traverse aussi les partis.
L’évolution de l’AfD est particulièrement révélatrice. Le parti d’extrême droite, dont certaines figures ont été régulièrement accusées de relativiser le passé nazi ou de tenir des propos antisémites, développe parallèlement un discours fortement favorable à Israël, notamment parce qu’il présente l’État hébreu comme un rempart contre l’islamisme.
Après son score spectaculaire de 43,8 % en Saxe-Anhalt le 6 septembre, cette contradiction devient politiquement difficile à ignorer : une partie de la droite radicale allemande peut simultanément remettre en cause certains fondements de la culture mémorielle de l’après-guerre et revendiquer un soutien appuyé à Israël. C’est l’un des paradoxes mis en lumière par l’analyse de L’Orient-Le Jour.
La relation germano-israélienne ne se réduit donc plus au traditionnel clivage gauche-droite.
Et c’est peut-être ce qui explique le mieux la situation actuelle.
L’Allemagne reste profondément attachée à Israël, mais son soutien n’est plus aussi politiquement confortable qu’autrefois. Gaza, la Cisjordanie, les exportations d’armes, les procédures devant la justice internationale et les divergences avec plusieurs partenaires européens obligent désormais Berlin à préciser ce que signifie concrètement sa Staatsräson.
Car une doctrine conçue pour garantir l’existence et la sécurité d’Israël n’équivaut juridiquement pas à une obligation de soutenir toutes les décisions prises par un gouvernement israélien.
Le gouvernement allemand commence d’ailleurs lui-même à tracer cette frontière. Il critique la colonisation, soutient la solution à deux États, a temporairement limité certaines exportations militaires et demande le respect du droit humanitaire. Mais il refuse jusqu’à présent de rejoindre plusieurs mesures coercitives adoptées par d’autres partenaires européens. Le 9 septembre encore, Berlin confirmait qu’il ne participerait pas à l’initiative internationale visant les importations provenant des colonies de Cisjordanie.
C’est cette position intermédiaire qui devient de plus en plus difficile à maintenir.
L’Allemagne ne peut effacer son histoire — et personne ne peut raisonnablement lui demander de le faire. La responsabilité née de la Shoah demeure une composante fondamentale de son identité démocratique.
Mais cette même histoire place Berlin devant une exigence supplémentaire : défendre la sécurité des Juifs et d’Israël tout en restant fidèle aux principes de dignité humaine, de protection des civils et de droit international sur lesquels l’Allemagne démocratique d’après-guerre a également été reconstruite.
La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir pourquoi l’Allemagne est « pro-israélienne ». Elle est de savoir comment Berlin peut continuer à garantir son engagement historique envers Israël sans transformer cette responsabilité envers un État en approbation automatique de la politique de ses gouvernements.
C’est désormais autour de cette frontière que se redéfinit, lentement mais profondément, la relation entre Berlin et Israël.



