Ukraine : Trump demande à Kyiv d’épargner les infrastructures russes de diesel, au nom d’un marché mondial sous tension

Donald Trump a demandé à Volodymyr Zelensky de cesser les frappes ukrainiennes contre les infrastructures russes liées au diesel.

Donald Trump a demandé à Volodymyr Zelensky de cesser les frappes ukrainiennes contre les infrastructures russes liées au diesel. La déclaration, faite le 13 septembre, est importante parce qu’elle touche directement à l’une des stratégies les plus sensibles de Kyiv : frapper les capacités de raffinage russes pour réduire les recettes énergétiques de Moscou et perturber son approvisionnement en carburant.

Le président américain a expliqué avoir déjà abordé la question avec son homologue ukrainien. Son argument est avant tout économique. Selon lui, les attaques contre les installations de production et de distribution de diesel en Russie contribuent à aggraver une pénurie mondiale et à pousser les prix vers des niveaux préoccupants.

Cette demande intervient dans un contexte énergétique exceptionnellement tendu.

Depuis plusieurs mois, l’Ukraine intensifie ses frappes de drones à longue portée contre les raffineries et infrastructures pétrolières russes. Kyiv considère ces installations comme des cibles légitimes, au motif qu’elles participent à l’effort de guerre russe en alimentant l’économie, les forces armées et les recettes d’exportation de Moscou.

La Russie reconnaît elle-même les conséquences de cette campagne sur son marché intérieur.

Le 8 juillet, Moscou a interdit les exportations de diesel pour tenter de stabiliser l’approvisionnement national. Cette mesure, initialement temporaire, a ensuite été prolongée jusqu’au 30 septembre. Le gouvernement russe a également imposé d’autres restrictions sur les exportations de carburants, alors que plusieurs raffineries avaient été mises à l’arrêt ou fonctionnaient à capacité réduite après des attaques ukrainiennes répétées.

Les chiffres illustrent l’ampleur du choc.

En juin, les exportations russes de diesel et de gasoil par voie maritime avaient chuté d’environ 39 % en un mois, pour tomber autour de 1,8 million de tonnes. Elles étaient également inférieures de près de moitié à leur niveau de l’année précédente. La Russie, qui figure habituellement parmi les plus grands exportateurs mondiaux de diesel, a même dû envisager puis organiser des importations de carburants pour soulager certaines régions confrontées à des pénuries.

La stratégie ukrainienne produit donc des effets mesurables.

Mais la déclaration de Trump montre aussi qu’elle commence à entrer en conflit avec les intérêts économiques de certains partenaires occidentaux.

Le diesel occupe une place particulière dans l’économie mondiale. Il alimente les transports routiers, les trains, les machines agricoles, une partie de l’industrie et de la logistique. Une hausse importante de son prix se diffuse rapidement dans le coût du fret, de l’alimentation et de nombreux produits de consommation.

Aux États-Unis, le prix moyen du diesel a récemment dépassé les six dollars le gallon, un record. Cette évolution intervient dans un contexte déjà aggravé par la guerre entre les États-Unis et l’Iran et par les perturbations des flux pétroliers en provenance du Golfe.

C’est ici qu’il faut nuancer l’argument avancé par Donald Trump.

Les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes contribuent incontestablement à la contraction de l’offre de diesel. Mais elles ne constituent pas l’unique cause de la tension actuelle.

L’Agence internationale de l’énergie estime qu’en août, les exportations nettes de diesel et de gasoil provenant à la fois de Russie et des pays du Golfe étaient inférieures d’environ 1,6 million de barils par jour à leur niveau de février. Avant les guerres et perturbations actuelles, ces deux zones représentaient ensemble près de 45 % du commerce maritime mondial de diesel.

La crise est donc le résultat de plusieurs chocs simultanés : attaques contre les raffineries russes, restrictions décidées par Moscou, réduction des exportations du Golfe, difficultés de navigation dans le détroit d’Ormuz et capacités limitées des autres raffineries mondiales pour compenser rapidement les volumes manquants.

La demande de Trump à Zelensky révèle dès lors un dilemme stratégique.

Pour Kyiv, frapper les raffineries russes permet de toucher directement une source essentielle de revenus et de logistique militaire. C’est aussi l’un des rares domaines où l’Ukraine peut imposer un coût économique tangible à la Russie sur son propre territoire.

Pour Washington, en revanche, l’efficacité militaire ou économique de cette stratégie peut devenir problématique lorsqu’elle se traduit par une hausse du prix du carburant pour les consommateurs américains et par un risque inflationniste plus large.

Ce n’est pas la première fois que la politique énergétique interfère avec les objectifs militaires dans cette guerre.

Depuis 2022, les alliés de l’Ukraine tentent de réduire les revenus pétroliers russes sans provoquer de rupture brutale de l’offre mondiale. Sanctions, plafonnement du prix du pétrole russe et restrictions commerciales ont toujours été calibrés autour de ce double objectif : affaiblir les capacités financières de Moscou tout en évitant un choc énergétique incontrôlable.

La campagne ukrainienne contre les raffineries rend cet équilibre plus difficile.

Moscou a déjà été contraint de réduire ses exportations et de réorganiser une partie de son approvisionnement intérieur. Les marges de raffinage en Europe ont fortement augmenté. Dans le même temps, les marchés mondiaux doivent absorber les perturbations venues du Moyen-Orient.

La réaction de Trump ne signifie pas pour autant que Washington demande à l’Ukraine de renoncer à frapper la Russie.

Le président américain a explicitement indiqué qu’il existait, selon lui, d’autres cibles possibles. Son intervention vise spécifiquement le diesel et les infrastructures capables d’en réduire l’offre mondiale.

Cette distinction est importante.

Elle traduit une volonté de contrôler les conséquences économiques de la guerre plutôt qu’un changement déclaré de position sur le droit de l’Ukraine à attaquer des objectifs militaires russes. Mais elle peut néanmoins limiter l’une des campagnes ukrainiennes les plus efficaces contre l’économie russe.

La question sera désormais de savoir comment Kyiv réagira.

À ce stade, aucune annonce officielle ukrainienne n’indique que les frappes contre les raffineries vont être suspendues. Le 13 septembre encore, l’état-major ukrainien a annoncé des attaques contre des installations de raffinage dans la région russe de Krasnodar et au Tatarstan.

L’Ukraine continue parallèlement de dénoncer les attaques russes contre son propre système énergétique.

Depuis le début de la guerre, Moscou a régulièrement visé les centrales électriques, les réseaux de distribution, les infrastructures gazières et d’autres installations ukrainiennes. À l’approche de l’hiver, ces frappes constituent toujours l’un des principaux risques pour les populations civiles.

C’est aussi ce qui rend la demande américaine politiquement délicate pour Kyiv : demander à l’Ukraine d’épargner certaines infrastructures énergétiques russes alors que ses propres installations continuent d’être bombardées ne peut être perçu comme une décision strictement commerciale.

Mais le poids du marché mondial du carburant modifie désormais les calculs.

La guerre énergétique entre la Russie et l’Ukraine n’est plus seulement une confrontation entre deux systèmes industriels. Elle affecte directement les prix payés aux États-Unis, en Europe, en Afrique et en Asie.

Le continent africain n’est d’ailleurs pas extérieur à cette équation. Avant l’interdiction russe de juillet, des cargaisons de diesel russe continuaient notamment d’être acheminées vers le Maroc, l’Égypte et le Sénégal. Une contraction prolongée de ces flux peut donc renforcer la concurrence entre importateurs et peser sur les prix des carburants dans des économies fortement dépendantes des produits pétroliers importés.

C’est ce qui donne à l’intervention de Donald Trump une portée bien plus large qu’un simple échange avec Volodymyr Zelensky.

Elle confirme que la guerre en Ukraine est entrée dans une phase où la capacité à détruire l’infrastructure énergétique de l’adversaire doit désormais être confrontée à une autre réalité : celle d’un marché mondial déjà fragilisé par plusieurs conflits simultanés.

Kyiv a démontré que ses drones pouvaient atteindre profondément le système pétrolier russe. Moscou a dû prendre des mesures d’urgence pour protéger son marché intérieur. Mais à mesure que les volumes disponibles diminuent et que les prix montent, les alliés de l’Ukraine doivent eux aussi absorber les conséquences.

La question n’est donc plus seulement de savoir si les frappes ukrainiennes sont efficaces.

Elles le sont suffisamment pour que Washington demande désormais qu’elles soient limitées.

Le véritable débat porte désormais sur le prix stratégique de cette efficacité : jusqu’où les soutiens de Kyiv accepteront-ils de voir l’économie énergétique russe affaiblie si cette pression finit aussi par renchérir le carburant dans leurs propres pays ?

PARTAGER