Me Babacar Sèye : le 15 mai 1993, le Sénégal basculait dans l’une des affaires les plus sombres de son histoire politique

Me Babacar Sèye : le 15 mai 1993, le Sénégal basculait dans l’une des affaires les plus sombres de son histoire politique

Il est environ 15 heures, ce samedi 15 mai 1993. Me Babacar Sèye, vice-président du Conseil constitutionnel, quitte son lieu de travail pour regagner son domicile de Dieuppeul. Six jours auparavant, le Sénégal a voté aux élections législatives. La veille, la Commission nationale de recensement des votes en a proclamé les résultats provisoires. Le Conseil constitutionnel doit encore intervenir dans le processus électoral.

Quelques minutes plus tard, sur la Corniche-Ouest de Dakar, le magistrat est mortellement atteint par balles.

Trente-trois ans après, le meurtre de Babacar Sèye reste l’une des blessures les plus profondes de la démocratie sénégalaise. Non parce que la justice n’a jamais condamné personne — trois hommes l’ont été en 1994 — mais parce que le procès n’a pas permis d’établir le mobile du crime ni d’identifier d’éventuels commanditaires. C’est cette distinction, essentielle, qui permet de raconter aujourd’hui l’affaire sans reconstruire l’histoire à partir des accusations politiques accumulées depuis trois décennies.

Les archives permettent de revenir au plus près des faits.

Dans son édition du lundi 17 mai 1993, Le Soleil publie le communiqué du gouvernement relatant l’attaque. À bord de la Renault 25 de fonction de Babacar Sèye se trouvent son chauffeur, Abdou Aziz Ngom, et le brigadier-chef Momar Niang, chargé de sa protection.

Selon ce récit officiel, le chauffeur remarque qu’un véhicule les suit. Celui-ci finit par les dépasser avant de leur barrer la route alors qu’ils s’engagent vers la rue des Ambassadeurs. Des coups de feu sont tirés.

La voiture du magistrat tente de poursuivre sa route. Elle est prise en chasse par une Peugeot 505. À hauteur de l’intersection de l’avenue Martin-Luther-King et de la rue des Ambassadeurs, de nouveaux tirs atteignent le véhicule.

Babacar Sèye est touché notamment à la tempe gauche et au genou. Son garde du corps est grièvement blessé. Malgré ses blessures, le policier parvient à donner l’alerte par radio. Le chauffeur, lui, sort indemne de l’attaque.

Transporté à l’Hôpital Principal de Dakar, Babacar Sèye ne peut être sauvé. Son décès est constaté à 15 h 35.

Le Sénégal découvre alors qu’un des plus hauts magistrats du pays vient d’être assassiné en pleine journée, dans sa voiture officielle, au cœur de Dakar.

L’émotion est considérable. Le président Abdou Diouf se rend à la morgue de l’Hôpital Principal, accompagné notamment du Premier ministre Habib Thiam et de plusieurs responsables de l’État. La dépouille de Babacar Sèye est ensuite acheminée vers Saint-Louis, sa région d’origine, où il est inhumé.

Mais l’assassinat intervient surtout dans un climat politique exceptionnellement tendu.

L’année 1993 est électorale. Abdou Diouf a remporté l’élection présidentielle de février face notamment à Abdoulaye Wade. Les résultats sont vivement contestés par l’opposition. Quelques mois plus tard, les législatives du 9 mai prolongent cette confrontation entre le Parti socialiste au pouvoir et ses adversaires.

C’est dans cet environnement que survient le meurtre.

Dès le lendemain, plusieurs responsables du Parti démocratique sénégalais sont interpellés, parmi lesquels Abdoulaye Wade. Perquisitions, gardes à vue et interrogatoires se succèdent. L’affaire judiciaire devient rapidement une affaire politique nationale.

Au cours de l’année 1993, Abdoulaye Wade sera notamment inculpé de complicité d’assassinat et d’atteinte à la sûreté de l’État. Mais cette inculpation ne débouchera pas sur sa condamnation dans le dossier. C’est un point essentiel : les accusations politiques formulées ultérieurement contre l’ancien président ne peuvent être présentées comme des faits judiciairement établis.

Le procès principal s’ouvre devant la Cour d’assises de Dakar à l’automne 1994.

Trois hommes sont finalement reconnus coupables : Amadou Clédor Sène, Pape Ibrahima Diakhaté et Assane Diop. Clédor Sène est condamné à vingt ans de travaux forcés ; les deux autres à dix-huit ans. Un quatrième accusé est acquitté.

Mais le jugement ne referme pas l’affaire.

L’observation du procès réalisée à l’époque pour la Commission internationale de juristes est particulièrement importante pour comprendre pourquoi. Le procès établit des responsabilités pénales individuelles, mais il ne permet pas de résoudre toutes les interrogations entourant le meurtre.

Plus significatif encore, le compte rendu publié par Le Monde après le verdict relève que le procès n’a permis ni d’établir pourquoi Babacar Sèye avait été assassiné ni d’identifier les commanditaires du meurtre.

C’est précisément dans cet espace laissé ouvert par la justice que vont prospérer, pendant trente ans, récits contradictoires, accusations, livres, témoignages, documentaires et règlements de comptes politiques.

Certains protagonistes changeront eux-mêmes de version ou contesteront les conclusions judiciaires. Après sa libération, Clédor Sène demandera notamment une réouverture du dossier et fera différentes déclarations publiques. Ces déclarations ont alimenté le débat, mais elles ne peuvent remplacer un jugement ni transformer rétrospectivement une accusation en vérité judiciaire.

L’histoire connaît ensuite un retournement politique spectaculaire.

Abdoulaye Wade, principal adversaire d’Abdou Diouf en 1993, remporte l’élection présidentielle de 2000. Deux ans après son accession au pouvoir, en février 2002, il accorde une grâce présidentielle aux trois condamnés dans l’affaire Sèye.

Cette décision provoque une forte controverse.

La grâce ne signifie pas que les condamnations sont judiciairement annulées. Elle permet aux condamnés de retrouver la liberté sans effacer le jugement qui avait établi leur culpabilité.

Puis intervient une étape encore plus controversée : la loi dite Ezzan, du nom du député qui la porte.

Adoptée en 2005, elle instaure une amnistie couvrant notamment des infractions liées aux événements politiques intervenus au Sénégal entre 1993 et 2004. Le texte vise explicitement les infractions en relation avec la mort de Babacar Sèye, que leurs auteurs aient ou non déjà été définitivement jugés.

Pour ses défenseurs, il s’agissait de tourner une page de violences politiques et de favoriser l’apaisement. Pour ses opposants, la loi risquait au contraire d’empêcher que toute la lumière soit faite sur l’un des crimes politiques les plus graves de l’histoire contemporaine du Sénégal.

Cette controverse explique pourquoi l’affaire Babacar Sèye n’est jamais véritablement sortie de la mémoire politique nationale.

Il faut pourtant distinguer ce que l’on sait de ce que l’on croit savoir.

Ce qui est établi, c’est qu’un vice-président du Conseil constitutionnel a été assassiné par balles à Dakar le 15 mai 1993, dans un contexte électoral extrêmement tendu. Trois hommes ont été jugés et condamnés par la Cour d’assises. Ils ont ensuite été graciés en 2002. Une loi d’amnistie est intervenue en 2005.

Ce qui n’a pas été judiciairement établi, c’est l’existence et l’identité d’éventuels commanditaires ainsi que le mobile complet du crime.

Cette frontière doit rester intangible pour quiconque prétend raconter sérieusement l’affaire.

Car l’assassinat de Babacar Sèye a progressivement été utilisé par presque toutes les familles politiques concernées. Chaque période a produit sa version, ses témoins, ses accusations et ses certitudes. Pourtant, une démocratie ne peut substituer la mémoire partisane à la preuve.

L’autre dimension de cette affaire est institutionnelle.

Babacar Sèye n’était pas seulement un homme pris dans la violence politique de son époque. Il était vice-président du Conseil constitutionnel. Son assassinat a donc frappé une institution directement chargée d’arbitrer le contentieux électoral.

C’est ce qui donne au 15 mai 1993 une place particulière dans l’histoire démocratique sénégalaise.

Dans une élection disputée, les partis peuvent s’affronter, les résultats peuvent être contestés et les citoyens peuvent manifester. Mais lorsque celui qui participe à l’arbitrage institutionnel est tué, c’est la capacité même de la République à régler pacifiquement le conflit politique qui est atteinte.

Trente-trois ans plus tard, le Sénégal a connu deux alternances présidentielles pacifiques, en 2000 et 2012, puis une troisième transmission du pouvoir par les urnes en 2024. Les institutions électorales ont évolué, la société civile s’est renforcée et le débat démocratique a profondément changé.

Mais l’affaire Babacar Sèye reste là.

Elle rappelle qu’un pays peut condamner les exécutants d’un crime sans nécessairement répondre à toutes les questions qu’il soulève.

Elle rappelle aussi quelque chose de plus fondamental : l’histoire judiciaire doit être racontée avec des preuves, précisément parce que l’histoire politique est remplie d’accusations.

À propos de Babacar Sèye, beaucoup de choses ont été dites depuis 1993. Certaines sont documentées. D’autres relèvent de témoignages contestés, d’interprétations ou de combats politiques.

Africa7 choisit donc de s’en tenir à la frontière la plus exigeante : dire ce que les archives permettent d’établir, rappeler ce que la justice a décidé et reconnaître franchement ce qu’elle n’a jamais réussi à éclaircir.

Parce qu’au-delà des polémiques, demeure un fait que personne ne conteste : le 15 mai 1993, un magistrat de la République a été assassiné alors que le Sénégal traversait une crise électorale majeure.

Et trente-trois ans plus tard, la justice a désigné ceux qu’elle a reconnus comme les auteurs matériels du crime, mais l’histoire sénégalaise continue de chercher une réponse complète à la question la plus difficile : pourquoi Babacar Sèye a-t-il été tué, et y avait-il derrière ses assassins d’autres responsabilités ?

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