Guerre contre l’Iran : six mois après, Washington et Israël ont frappé fort sans encore imposer leur ordre

Guerre contre l’Iran : six mois après, Washington et Israël ont frappé fort sans encore imposer leur ordre

Plus de six mois après le déclenchement de la guerre contre l’Iran, le 28 février 2026, le conflit ne peut plus être lu comme une simple succession de frappes entre Washington, Israël et Téhéran. Il a progressivement changé d’échelle. Du programme nucléaire iranien au détroit d’Ormuz, du Yémen au Liban, des installations énergétiques du Golfe aux marchés pétroliers internationaux, c’est désormais l’équilibre stratégique du Moyen-Orient qui est soumis à une profonde épreuve.

Le dossier spécial consacré par Radio-Canada au conflit permet d’en mesurer l’étendue : opérations militaires, programme nucléaire, réactions iraniennes, conséquences régionales et effets économiques s’imbriquent désormais dans une guerre dont les objectifs initiaux et les résultats obtenus doivent être distingués.

L’offensive américano-israélienne avait été lancée avec plusieurs ambitions : réduire fortement les capacités nucléaires et militaires iraniennes, empêcher Téhéran de menacer ses voisins et accroître suffisamment la pression pour modifier le comportement du régime. Donald Trump avait également laissé entendre que cette pression pouvait créer les conditions d’un changement politique intérieur.

Sur le plan strictement militaire, les États-Unis et Israël disposent d’une supériorité considérable. Les installations iraniennes, les systèmes de défense, les infrastructures militaires et les capacités maritimes ont subi des frappes importantes. Mais la puissance de destruction ne répond qu’à une partie de l’équation : le régime iranien est toujours en place et la guerre n’a pas débouché sur un règlement politique.

Le dossier nucléaire reste lui-même irrésolu.

Le 9 septembre, le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique a décidé de signaler le dossier iranien au Conseil de sécurité des Nations unies, une première depuis vingt ans. L’AIEA reproche notamment à Téhéran son manque de coopération concernant certaines matières et activités nucléaires ainsi que les difficultés persistantes d’accès des inspecteurs aux installations. L’Iran affirme de son côté que son programme est pacifique et invoque les conditions de guerre pour expliquer les restrictions imposées aux inspections.

Cette situation rappelle une réalité souvent perdue dans les analyses militaires : bombarder des installations nucléaires peut dégrader des capacités matérielles, mais ne supprime ni les connaissances scientifiques accumulées ni la question politique à l’origine du programme. Sans mécanisme d’inspection suffisamment robuste et sans accord durable, déterminer précisément ce qui subsiste devient lui-même un problème stratégique.

Mais le centre de gravité immédiat de la guerre s’est déplacé vers un autre espace : le détroit d’Ormuz.

Avant le conflit, cette étroite voie maritime entre l’Iran et Oman constituait l’une des artères les plus importantes du commerce énergétique mondial. Aujourd’hui, elle est devenue simultanément un champ de confrontation militaire, un moyen de pression iranien et une priorité stratégique américaine.

Les chiffres donnent la mesure du bouleversement. Le 10 septembre, seulement sept navires ont été observés en transit dans le détroit, contre une moyenne récente d’environ quinze et quelque 125 passages quotidiens avant la guerre. Les navires naviguant sans transpondeur compliquent les estimations, mais la contraction du trafic est incontestable.

Washington tente de sécuriser des corridors de navigation et de réduire la capacité iranienne à contrôler le passage. Téhéran répond en faisant de la liberté de circulation maritime un instrument de négociation. Les autorités iraniennes ont prévenu qu’elles ne garantiraient pleinement l’ouverture d’Ormuz que si les opérations américaines contre leurs intérêts cessaient.

La guerre a ainsi produit un paradoxe : l’Iran a subi des dommages militaires considérables, mais conserve suffisamment de moyens géographiques, balistiques et indirects pour imposer des coûts à ses adversaires.

Et cette capacité ne s’arrête plus à Ormuz.

Au Yémen, les Houthis, soutenus par Téhéran, viennent de prendre l’île stratégique de Perim, ou Mayun, à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, après leur progression autour du port de Mokha. Ce deuxième passage maritime est essentiel aux échanges entre l’océan Indien, la mer Rouge, le canal de Suez et la Méditerranée.

La concomitance est géopolitiquement majeure : Ormuz à l’est, Bab el-Mandeb au sud-ouest. Deux points d’étranglement du commerce mondial sont simultanément affectés par une même crise régionale, même si les acteurs, les chaînes de commandement et les conflits locaux ne doivent pas être confondus.

Les marchés ont immédiatement intégré ce risque. Ce 11 septembre, le Brent évoluait encore autour de 104 dollars le baril et le WTI autour de 100 dollars, après une hausse hebdomadaire supérieure à 8 %. Aux États-Unis, le diesel a atteint des niveaux records.

C’est ici que le conflit iranien devient également une vulnérabilité pour Donald Trump.

Une stratégie destinée à exercer une pression maximale sur Téhéran produit parallèlement des conséquences économiques sur les consommateurs américains et sur les alliés des États-Unis. Plus la guerre perturbe les routes pétrolières et gazières, plus son coût se diffuse au-delà du Moyen-Orient : transport, carburants, inflation et commerce maritime deviennent des variables politiques jusque dans les économies occidentales.

Pour les monarchies du Golfe, l’équation est encore plus sensible. Elles sont partenaires stratégiques des États-Unis mais restent géographiquement exposées à une confrontation avec l’Iran. Leurs installations énergétiques, leurs ports et leurs routes commerciales ne peuvent être déplacés. Elles ont donc intérêt à empêcher que la confrontation américano-iranienne ne transforme durablement le Golfe en espace de guerre.

C’est pourquoi la diplomatie revient aujourd’hui par la géographie.

Les ministres des Affaires étrangères des six monarchies du Conseil de coopération du Golfe doivent rencontrer leur homologue iranien à Salalah, sous médiation omanaise. L’objectif est d’examiner un arrangement temporaire permettant de sécuriser la navigation commerciale dans le détroit d’Ormuz. Ce serait la première rencontre de ce niveau entre les deux parties depuis le début de la guerre.

L’Inde intervient également. Narendra Modi s’est entretenu ce vendredi avec le président iranien Massoud Pezeshkian et a insisté sur la liberté de navigation, la sécurité des marins et la nécessité de protéger les routes commerciales. New Delhi possède des relations importantes avec l’Iran, Israël et les États arabes du Golfe : son intérêt premier est donc d’empêcher une paralysie durable des flux énergétiques et commerciaux.

Ces initiatives révèlent peut-être le principal enseignement stratégique de ces six mois.

Les États-Unis et Israël ont démontré leur capacité à infliger à l’Iran des dommages militaires considérables. Ils n’ont pas encore démontré qu’ils pouvaient transformer cette supériorité en nouvel ordre politique régional. L’Iran, inversement, ne peut rivaliser conventionnellement avec la puissance militaire américaine, mais conserve des capacités de nuisance suffisamment importantes pour rendre extrêmement coûteuse une victoire définie uniquement en termes militaires.

La situation actuelle ne permet donc d’annoncer ni victoire américaine, ni victoire iranienne.

Washington a affaibli certaines capacités de Téhéran et fortement comprimé ses exportations pétrolières. Mais le pouvoir iranien demeure en place, le dossier nucléaire reste ouvert, les affrontements continuent et la navigation internationale demeure profondément perturbée. L’Associated Press constate elle aussi que les États-Unis ont obtenu des résultats à Ormuz sans parvenir à dégager une véritable stratégie de sortie du conflit.

C’est précisément ce qui rend cette guerre différente d’une opération militaire ponctuelle.

Le véritable enjeu n’est désormais plus de savoir combien de missiles peuvent être détruits ou combien d’installations peuvent être frappées. Il est de déterminer quel système de sécurité régional peut émerger après les bombardements.

Car une guerre peut détruire un rapport de force sans parvenir à en construire un nouveau.

Et tant qu’aucun compromis durable n’aura été trouvé sur le nucléaire, la sécurité des États du Golfe, la liberté de navigation et les mécanismes d’influence régionale de Téhéran, les succès tactiques resteront exposés à une question beaucoup plus difficile : comment terminer politiquement une guerre que la puissance militaire n’a pas suffi à résoudre ?

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