Du 11-Septembre à la guerre contre l’Iran : le néoconservatisme a-t-il disparu ou changé de forme ?

Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, le débat sur l’héritage néoconservateur revient brutalement au cœur de la politique étrangère américaine. Non parce que les « neocons » auraient retrouvé le pouvoir qu’ils exerçaient intellectuellement autour de l’administration de George W. Bush, mais parce que les États-Unis sont à nouveau engagés dans une guerre majeure au Moyen-Orient, cette fois contre l’Iran.

Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, le débat sur l’héritage néoconservateur revient brutalement au cœur de la politique étrangère américaine. Non parce que les « neocons » auraient retrouvé le pouvoir qu’ils exerçaient intellectuellement autour de l’administration de George W. Bush, mais parce que les États-Unis sont à nouveau engagés dans une guerre majeure au Moyen-Orient, cette fois contre l’Iran.

La comparaison est tentante. Elle doit pourtant être maniée avec précision.

Le néoconservatisme qui a profondément influencé Washington après le 11-Septembre reposait sur une conception particulière de la puissance américaine : les États-Unis, devenus l’unique superpuissance après la disparition de l’Union soviétique, devaient utiliser leur supériorité militaire, économique et politique pour empêcher l’émergence de puissances hostiles et favoriser un ordre international conforme à leurs intérêts et, dans sa version la plus idéologique, à la démocratie libérale.

Cette doctrine existait avant les attentats de 2001.

En janvier 1998, le Project for the New American Century (PNAC) appelait déjà l’administration Clinton à faire du renversement de Saddam Hussein un objectif stratégique américain. Plusieurs signataires ou personnalités proches de cette mouvance — Paul Wolfowitz, Richard Perle, Donald Rumsfeld ou John Bolton — occuperont ensuite des positions importantes ou influentes sous George W. Bush.

Le 11-Septembre n’a donc pas créé cette pensée. Il lui a offert une conjoncture politique exceptionnelle.

Après l’intervention en Afghanistan, décidée contre le régime taliban qui abritait Al-Qaïda, l’invasion de l’Irak en mars 2003 représente le moment où cette vision atteint son expression la plus ambitieuse. Washington ne voulait plus seulement contenir une menace : il entendait renverser un régime considéré comme hostile et utiliser la transformation de l’Irak pour modifier l’équilibre politique du Moyen-Orient.

Il serait néanmoins historiquement imprécis de réduire toute l’administration Bush aux seuls néoconservateurs. Des responsables aussi déterminants que Dick Cheney et Donald Rumsfeld sont plus justement décrits comme des nationalistes conservateurs favorables à l’usage de la puissance américaine. Ils partageaient avec les néoconservateurs la méfiance envers les contraintes multilatérales et la volonté d’utiliser la force, sans nécessairement adhérer au même projet de reconstruction démocratique des sociétés étrangères.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui avec Donald Trump.

L’Irak a profondément discrédité le projet

La chute de Saddam Hussein fut militairement rapide. Ce qui suivit détruisit une grande partie de la crédibilité du projet néoconservateur.

Les armes de destruction massive invoquées pour justifier la guerre ne furent pas découvertes. Les services américains n’avaient par ailleurs établi aucune participation de l’Irak aux attentats du 11-Septembre. L’occupation fut suivie d’une insurrection, de violences confessionnelles, de l’implantation d’Al-Qaïda en Irak puis, plusieurs années plus tard, de l’émergence de l’organisation État islamique.

L’un des résultats géopolitiques les plus importants fut même contraire aux objectifs initiaux de Washington.

En renversant Saddam Hussein, ennemi historique de la République islamique, les États-Unis éliminèrent l’un des principaux contrepoids régionaux de Téhéran. Dans le nouvel Irak dominé politiquement par des forces chiites, l’Iran développa une influence considérable. Le paradoxe a depuis été abondamment étudié : une guerre pensée notamment pour remodeler l’équilibre stratégique du Moyen-Orient contribua à renforcer l’influence régionale iranienne.

L’Irak a ainsi produit aux États-Unis une conséquence politique durable : une profonde méfiance envers les interventions militaires longues, les changements de régime et surtout les opérations de nation-building.

Barack Obama s’est en partie construit sur cette rupture. Donald Trump davantage encore.

Trump est précisément arrivé au pouvoir contre cet héritage

C’est là que la situation actuelle devient paradoxale.

Le trumpisme n’est pas, intellectuellement, le prolongement naturel du néoconservatisme. « America First » s’est au contraire construit en grande partie contre lui.

Trump a longtemps présenté la guerre d’Irak comme une catastrophe, dénoncé les dépenses consacrées aux guerres extérieures et promis de ne plus utiliser les ressources américaines pour reconstruire des États étrangers.

Sa victoire présidentielle de 2024 reposait encore sur la promesse de mettre fin aux guerres plutôt que d’en commencer de nouvelles.

Et pourtant, en 2026, les États-Unis sont directement engagés contre l’Iran.

Depuis le déclenchement, le 28 février 2026, de l’opération américaine aux côtés d’Israël, la confrontation dure désormais depuis six mois. Les opérations américaines ont principalement reposé sur les capacités aériennes et navales. Elles ont lourdement frappé les infrastructures militaires et économiques iraniennes, tandis que Téhéran a répondu par des missiles et des drones contre des intérêts américains et alliés dans la région.

Début septembre, une nouvelle vague de frappes américaines a visé des systèmes de défense aérienne, des radars, des installations des Gardiens de la révolution ainsi que des capacités maritimes iraniennes. Téhéran a riposté contre des installations américaines ou alliées en Jordanie, à Bahreïn et en Irak.

Le détroit d’Ormuz est parallèlement devenu l’un des principaux fronts économiques du conflit, avec des conséquences directes sur les flux énergétiques internationaux et les prix des carburants.

Voilà pourquoi la comparaison avec l’après-11-Septembre revient à Washington.

Mais Trump ne mène pas, du moins jusqu’à présent, une guerre néoconservatrice classique.

Iran 2026 n’est pas Irak 2003

La différence essentielle tient à l’objectif et aux moyens.

En Irak, Washington avait renversé l’État baasiste, occupé militairement le territoire et entrepris de reconstruire les institutions politiques du pays.

En Iran, aucune invasion terrestre américaine comparable n’a été engagée. Washington utilise principalement sa supériorité aérienne, navale, technologique, financière et économique. Les opérations ont considérablement affaibli certaines capacités iraniennes, mais elles n’ont ni provoqué l’effondrement du régime ni permis aux États-Unis d’imposer une nouvelle architecture politique à Téhéran.

Trump a certes publiquement encouragé les Iraniens à renverser leurs dirigeants et son administration exerce une pression économique destinée à affaiblir le pouvoir. Mais souhaiter la chute d’un régime et entreprendre militairement sa reconstruction sont deux stratégies différentes.

C’est précisément ce qui distingue le trumpisme du projet néoconservateur historique.

Les néoconservateurs considéraient que la puissance américaine pouvait transformer politiquement le Moyen-Orient.

Trump raisonne davantage en termes de rapport de forces : destruction de capacités militaires, sanctions, contrôle des flux économiques, coercition et négociation à partir d’une position de puissance.

Il existe donc une continuité dans l’usage coercitif de la puissance américaine, mais une rupture importante dans le projet politique qui l’accompagne.

Le véritable héritage : la primauté américaine par la force

C’est peut-être ici que subsiste la trace la plus profonde de l’après-11-Septembre.

Le néoconservatisme comme mouvement intellectuel organisé a perdu une grande partie de son influence. Le PNAC a disparu. L’idée que les États-Unis peuvent facilement renverser un régime autoritaire puis installer une démocratie stable est profondément discréditée par l’expérience irakienne et afghane.

Mais une autre conviction a survécu : lorsque Washington considère qu’un adversaire menace suffisamment ses intérêts, l’usage unilatéral ou faiblement multilatéral de la puissance militaire reste un instrument disponible.

C’est moins la survie du néoconservatisme que celle d’une conception beaucoup plus ancienne de la primauté américaine.

Et cette continuité dépasse largement les clivages idéologiques.

George W. Bush l’a utilisée au nom de la guerre contre le terrorisme et de la démocratisation. Barack Obama a privilégié les frappes ciblées, les drones et les opérations spéciales. Trump la revendique désormais au nom d’« America First », de la sécurité américaine et de la nécessité d’empêcher ses adversaires d’acquérir des capacités jugées stratégiquement inacceptables.

Les doctrines changent. La centralité de la puissance demeure.

L’Iran révèle cependant les limites de la puissance militaire

C’est également ici que la comparaison avec 2003 devient stratégiquement intéressante.

L’Iran n’est pas l’Irak de Saddam Hussein.

Sa population, son territoire, ses capacités balistiques, son appareil militaire et sécuritaire ainsi que son influence régionale lui donnent des moyens de résistance et de nuisance considérablement plus importants.

Six mois après le début du conflit, le pouvoir iranien est toujours en place. Ses capacités ont été dégradées, mais Téhéran conserve suffisamment de missiles et de drones pour frapper dans la région. Le conflit s’est parallèlement déplacé vers l’économie et l’énergie, notamment autour du détroit d’Ormuz.

Les difficultés américaines sont également diplomatiques.

Contrairement aux premières phases des guerres d’Afghanistan et d’Irak, Washington n’a pas obtenu autour de son offensive contre l’Iran une coalition internationale comparable. Plusieurs alliés européens et asiatiques se sont montrés réticents à participer directement à la campagne américaine. Dans le Golfe même, des gouvernements alliés des États-Unis cherchent à limiter l’escalade dont ils subissent directement les conséquences sécuritaires et économiques.

Cette donnée est capitale.

La puissance militaire américaine reste sans équivalent dans de nombreux domaines. Mais détruire des infrastructures n’est pas produire un ordre politique.

C’était déjà l’une des principales leçons de l’Irak.

Le Moyen-Orient de 2026 n’est surtout plus celui de 2001

Une autre transformation limite toute comparaison mécanique avec l’époque Bush.

Au lendemain du 11-Septembre, les États-Unis dominaient très largement l’ordre international. La Russie était considérablement affaiblie. La Chine n’avait ni la puissance économique ni l’influence diplomatique qu’elle possède aujourd’hui. Les monarchies du Golfe dépendaient beaucoup plus étroitement de Washington.

En 2026, l’environnement est davantage multipolaire.

La Chine est devenue un partenaire économique essentiel de nombreux États du Moyen-Orient. La Russie conserve des positions et des réseaux régionaux. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar ou la Turquie conduisent des politiques étrangères beaucoup plus autonomes.

Même l’Irak illustre cette complexité : plus de vingt ans après la chute de Saddam Hussein, Bagdad demeure un partenaire des États-Unis tout en devant composer avec de puissantes formations chiites étroitement liées à Téhéran. Le gouvernement irakien tente actuellement de désarmer certaines de ces milices, mais rencontre une forte résistance.

Washington reste la première puissance militaire extérieure de la région. Il n’en est plus pour autant l’unique architecte.

C’est peut-être la transformation géopolitique la plus importante depuis le 11-Septembre.

Le néoconservatisme a perdu la bataille des idées, pas nécessairement celle de la puissance

Vingt-cinq ans après les attentats de New York et Washington, il serait donc trompeur d’affirmer que Donald Trump ressuscite simplement George W. Bush.

Les deux présidents utilisent la puissance américaine dans des contextes, avec des doctrines et selon des méthodes profondément différents.

Le projet néoconservateur voulait transformer le monde par la puissance américaine.

Le trumpisme cherche plutôt à contraindre le monde par la puissance américaine, sans assumer nécessairement le coût de sa reconstruction.

La différence est considérable.

Mais l’Iran rappelle aussi que cette distinction doctrinale ne supprime pas le risque stratégique fondamental : commencer une guerre est plus facile que définir les conditions politiques permettant d’en sortir.

Reuters rapporte qu’après six mois de confrontation, aucun mécanisme de sortie clair n’est encore perceptible et que le conflit fonctionne désormais largement comme une guerre d’attrition, alors même que l’administration américaine affirme avoir atteint ses objectifs.

C’est probablement là que le 11-Septembre et 2026 se rejoignent le plus sérieusement.

Non dans le retour intact des néoconservateurs, dont l’influence politique s’est considérablement réduite, mais dans une question que vingt-cinq années de guerres américaines n’ont toujours pas définitivement résolue : jusqu’où la supériorité militaire peut-elle produire un résultat politique durable ?

L’Irak avait donné une réponse particulièrement sévère.

L’Iran est aujourd’hui en train de soumettre cette question à une nouvelle épreuve

PARTAGER