Cameroun : Minim Martap pris dans une bataille financière qui retarde l’entrée du pays dans la bauxite
Cameroun : Minim Martap pris dans une bataille financière qui retarde l’entrée du pays dans la bauxite
Le Cameroun devait franchir en 2026 une étape importante de son histoire minière avec les premières exportations de bauxite de Minim Martap, dans la région de l’Adamaoua. À quelques mois de l’échéance annoncée, le projet se retrouve pourtant confronté à une double incertitude : son financement est partiellement suspendu et une bataille pour le contrôle de l’australien Canyon Resources oppose désormais son conseil d’administration à son actionnaire majoritaire, A2MP Investments.
Le différend ne remet pas en cause l’existence du gisement. Il intervient, en revanche, au moment particulièrement sensible où Minim Martap doit passer du statut de projet minier à celui d’exploitation commerciale.
Le 24 août, Canyon Resources a ainsi retiré son objectif de première expédition de bauxite au quatrième trimestre 2026. Quelques semaines auparavant encore, l’entreprise affirmait maintenir ce calendrier. Le changement est directement lié à la décision d’AFG Bank Cameroon de suspendre les nouveaux décaissements d’une facilité de crédit syndiquée de 140 millions de dollars, soit environ 82 milliards de FCFA. Environ 75 millions de dollars avaient déjà été tirés au 31 juillet.
La banque n’a pas annulé le financement déjà utilisé. Elle demande une réévaluation du calendrier de développement et du modèle financier ainsi qu’une inspection du projet avant de reprendre éventuellement les décaissements. Dans ces conditions, Canyon ne donne plus de date ferme pour la première cargaison.
C’est un retournement important. Fin juin, après la livraison au Cameroun de sept locomotives destinées à la chaîne logistique de Minim Martap, Canyon assurait encore que l’exploitation minière commencerait au troisième trimestre et que la première cargaison quitterait le pays au quatrième trimestre 2026.
L’incertitude financière coïncide avec un conflit actionnarial beaucoup plus profond.
A2MP Investments FZCO, déjà détenteur de plus de 55 % de Canyon Resources, a lancé le 29 juillet une offre publique d’achat hors marché afin d’acquérir toutes les actions qu’il ne possède pas encore. Son offre est fixée à 0,05 dollar australien par action.
Derrière A2MP se trouve un environnement d’investissement lié à l’homme d’affaires indien Gagan Gupta, fondateur d’Arise. Son family office singapourien Eagle Eye Asset Holdings est lié au contrôle d’A2MP, dont les dirigeants comprennent également des membres de la famille Gupta. Cette dimension est importante car l’ambition affichée ne se limiterait pas à exporter de la bauxite brute : A2MP défend une perspective intégrant extraction, transformation en alumine puis production d’aluminium au Cameroun.
Mais Canyon considère le prix proposé comme très inférieur à la valeur de l’entreprise.
Le cabinet indépendant BDO Corporate Finance Australia, mandaté dans le cadre de l’OPA, a évalué la valeur préférée de l’action à 0,32 dollar australien, dans une fourchette comprise entre 0,14 et 0,446 dollar. À ce niveau, les 0,05 dollar proposés par A2MP représentent une décote considérable. BDO a conclu que l’offre n’était ni équitable ni raisonnable pour les actionnaires de Canyon.
Cette différence spectaculaire de valorisation doit cependant être interprétée avec prudence.
Une grande partie de la valeur calculée par BDO repose sur le potentiel considérable des ressources de Minim Martap, alors que le scénario de production actuellement jugé finançable est beaucoup plus réduit. L’expert souligne lui-même les incertitudes entourant le financement nécessaire pour atteindre à terme une production de 10 millions de tonnes par an. Selon son analyse, cette montée en puissance laisserait apparaître un besoin de financement supplémentaire supérieur à 300 millions de dollars.
A2MP utilise précisément cette incertitude pour contester la valorisation défendue par Canyon. Le candidat au rachat souligne également l’absence, à ce stade, de contrat contraignant d’enlèvement de la production permettant de sécuriser les hypothèses de prix utilisées dans certains modèles économiques.
La bataille est donc moins simple qu’une opposition entre un actionnaire qui voudrait acheter à bas prix et une direction défendant un actif exceptionnel. Elle porte sur une question fondamentale : combien vaut aujourd’hui un immense gisement dont le potentiel géologique est établi, mais dont le financement complet, la logistique et le rythme de montée en production restent encore à sécuriser ?
Et Minim Martap est effectivement un actif considérable.
Selon les données techniques publiées par Canyon, le projet dispose d’une réserve minière de 144 millions de tonnes à 51,2 % d’alumine, tandis que les ressources minérales conformes au standard JORC atteignent environ 1,102 milliard de tonnes à 45,3 % d’alumine. Le minerai présente également une faible teneur en silice réactive, caractéristique recherchée dans la production d’alumine.
L’enjeu dépasse donc largement la capitalisation boursière de Canyon à Sydney.
Pour le Cameroun, Minim Martap doit permettre de faire émerger une nouvelle filière extractive et de diversifier une économie minière encore largement dominée par d’autres ressources. Le permis d’exploitation a été accordé en septembre 2024 et, conformément au cadre minier applicable au projet, une entité publique camerounaise doit bénéficier d’une participation gratuite de 10 % dans la structure dédiée à l’exploitation.
Mais la géologie n’est qu’une partie de l’équation.
Minim Martap est situé dans l’Adamaoua, loin de la façade maritime. Pour exporter plusieurs millions de tonnes de minerai, Canyon doit construire une chaîne logistique reliant la mine au réseau ferroviaire puis au port de Douala, sur environ 800 kilomètres. Le modèle prévoit notamment des installations ferroviaires intérieures, une flotte dédiée de locomotives et de wagons ainsi que des infrastructures portuaires permettant le stockage et le chargement de la bauxite.
Canyon a justement cherché à sécuriser cette chaîne en prenant des participations dans les infrastructures existantes. Sa participation dans Camrail, opérateur du réseau ferroviaire camerounais, a été portée à 26,9 %. L’entreprise a également acquis 42,8 % de Terminal Bois du Port de Douala, afin de renforcer son contrôle sur la logistique d’exportation.
C’est ce dispositif qui rend la suspension du financement particulièrement sensible. Une mine peut disposer de réserves considérables ; sans route minière, wagons, locomotives, terminal et financement du besoin en capital, le minerai reste dans le sous-sol.
Les hypothèses économiques ont d’ailleurs évolué. Le coût global du projet a été réévalué d’environ 446 à 494 millions de dollars, tandis que l’hypothèse de fret maritime, initialement proche de 17 dollars la tonne dans l’étude de faisabilité, est désormais projetée autour de 35,6 dollars pour 2026 et 2027. La production envisagée pour la première année a parallèlement été revue à environ 400 000 tonnes en 2027, contre 1,2 million précédemment envisagé.
Canyon affirme néanmoins que certaines économies obtenues sur les contrats miniers, routiers, ferroviaires et portuaires compensent une partie de cette détérioration. Son modèle actualisé conserve ainsi une valeur actuelle nette élevée. Mais la question immédiate n’est plus seulement celle de la rentabilité théorique à long terme : elle est celle de la trésorerie nécessaire pour achever le projet et expédier effectivement la première tonne.
La bataille actionnariale a désormais également atteint le terrain réglementaire australien.
Un actionnaire minoritaire, Jeremy Raper, a saisi le Takeovers Panel, organisme australien chargé des litiges liés aux opérations de prise de contrôle. Le 28 août, son président a adopté des mesures provisoires empêchant A2MP de traiter les acceptations reçues dans le cadre de son offre ou de lever certaines conditions sans autorisation préalable. Le régulateur précise explicitement que ces mesures servent à maintenir le statu quo et ne préjugent pas du fond de l’affaire.
A2MP n’a pas pour autant renoncé. Début septembre, le groupe maintenait son offre de 0,05 dollar australien et sa participation avait légèrement progressé, passant d’environ 55,56 % à 56,56 %.
Pour Yaoundé, l’enjeu consiste donc à distinguer deux dossiers qui se superposent sans être identiques.
Le premier est capitalistique : qui contrôlera demain Canyon Resources et, indirectement, la stratégie de développement de Minim Martap ?
Le second est industriel et financier : quel que soit l’actionnaire qui l’emportera, dispose-t-il des capitaux, de la logistique et des débouchés nécessaires pour transformer le gisement en mine opérationnelle ?
C’est cette seconde question qui importe le plus pour le Cameroun.
Certaines voix ont appelé l’État camerounais ou la Sonamines à intervenir davantage, voire à examiner les possibilités offertes par les mécanismes de préemption. Mais, à ce jour, aucune décision officielle du gouvernement ou de la Sonamines annonçant une telle opération n’a été établie publiquement. Il serait donc prématuré de présenter une intervention publique au capital comme un scénario arrêté.
La priorité camerounaise est ailleurs : sécuriser la réalisation d’un actif stratégique sans devenir spectateur d’une bataille financière décidée à des milliers de kilomètres du gisement.
Car Minim Martap possède une particularité qui dépasse le seul projet Canyon. Le Cameroun dispose de ressources importantes en bauxite, mais n’est toujours pas un producteur-exportateur significatif de ce minerai. La mise en exploitation du gisement doit précisément changer cette situation.
Encore faut-il déterminer quelle place le pays entend occuper dans la chaîne de valeur.
Exporter essentiellement de la bauxite brute permettrait de générer des recettes, de l’activité ferroviaire et portuaire et des revenus miniers. Développer progressivement une transformation locale vers l’alumine puis éventuellement l’aluminium créerait une chaîne industrielle beaucoup plus ambitieuse, mais aussi beaucoup plus coûteuse en capital, en énergie et en infrastructures.
C’est sur ce terrain que l’ambition d’A2MP mérite d’être suivie : non parce qu’une raffinerie serait déjà acquise — elle ne l’est pas — mais parce que le débat sur le contrôle de Canyon rejoint désormais celui, beaucoup plus stratégique, du modèle industriel de Minim Martap.
Au 11 septembre 2026, trois faits sont donc établis : le calendrier de première exportation a été retiré, une partie essentielle du financement bancaire est suspendue et le contrôle de Canyon fait l’objet d’une bataille actionnariale toujours en cours.
Le gisement, lui, n’a pas changé.
C’est précisément ce contraste qui résume la situation : Minim Martap dispose de la ressource géologique pour faire entrer le Cameroun dans le cercle des grands détenteurs et futurs exportateurs de bauxite, mais la véritable bataille se joue désormais au-dessus du sol — dans le financement, la logistique, la gouvernance et la capacité du pays à transformer cette richesse minière en valeur économique durable.



