Maroc–Italie : derrière l’accord CCMI–Iccrea, la bataille stratégique de l’internationalisation des PME

Les relations économiques entre le Maroc et l’Italie cherchent à descendre d’un étage : celui des déclarations institutionnelles vers l’accompagnement concret des entreprises.

Les relations économiques entre le Maroc et l’Italie cherchent à descendre d’un étage : celui des déclarations institutionnelles vers l’accompagnement concret des entreprises. À Rome, la Chambre de commerce marocaine en Italie (CCMI) et le groupe bancaire coopératif italien Iccrea Banca ont conclu un accord destiné à faciliter l’internationalisation des entreprises italiennes vers le Maroc, les relations commerciales avec leurs homologues marocaines et les projets entrepreneuriaux portés par la communauté marocaine établie en Italie.

L’accord a été signé par Marouan El Mansoub, président de la CCMI, et Massimo Meliconi, directeur du département Transactional Banking and Export Credit d’Iccrea Banca. Sa portée doit cependant être correctement définie : il ne s’agit ni d’un traité bilatéral entre Rome et Rabat ni, à ce stade, de l’annonce d’un nouveau fonds d’investissement. Il s’agit d’un instrument de coopération économique entre une organisation entrepreneuriale marocaine en Italie et un acteur important du système bancaire coopératif italien.

Cette distinction n’en réduit pas nécessairement l’intérêt. Elle permet au contraire d’identifier le véritable enjeu : pour de nombreuses PME italiennes, décider d’investir ou de vendre au Maroc ne dépend pas uniquement de l’attractivité théorique du marché. L’entreprise doit trouver des partenaires, comprendre la réglementation, sécuriser ses paiements, financer ses opérations, évaluer ses risques et disposer de relais locaux.

C’est précisément sur cette zone située entre intention d’investir et réalisation effective du projet que l’accord veut intervenir.

Iccrea doit apporter ses instruments bancaires, notamment dans les domaines du transaction banking et du crédit export, tandis que la Chambre de commerce marocaine en Italie peut jouer un rôle de mise en relation et de connaissance des environnements économiques marocain et italien. Le dispositif cherche ainsi à réduire l’un des principaux obstacles à l’internationalisation des PME : l’asymétrie d’information.

Le contexte économique donne à cette initiative une portée supplémentaire.

L’Italie ne découvre pas le marché marocain. Son dispositif public d’internationalisation y est déjà actif. L’Agence ICE organise actuellement, du 9 au 11 septembre, une mission au Maroc consacrée aux machines pour la métallurgie. Une autre mission entrepreneuriale est programmée à Casablanca du 5 au 8 octobre autour de la filière ferroviaire, avec le ministère italien des Affaires étrangères, l’ambassade d’Italie, ANIE, OICE, ANCE et Confindustria Assafrica & Mediterraneo.

Ce calendrier révèle quelque chose de plus structurel : le Maroc intéresse particulièrement l’Italie là où cette dernière possède un avantage industriel — machines, équipements, ingénierie, infrastructures et technologies destinées aux chaînes de production.

Dans le seul secteur des machines, les données mises en avant par ICE indiquent que le Maroc a importé environ 7 milliards d’euros d’équipements en 2024 et que l’Italie était son cinquième fournisseur, avec 452 millions d’euros. Dans certaines niches industrielles, les entreprises italiennes occupent même des positions beaucoup plus fortes.

Il serait néanmoins réducteur d’interpréter la relation uniquement comme une offensive commerciale italienne vers le Maroc.

Rabat poursuit parallèlement sa propre stratégie d’internationalisation. L’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE) accompagne les investisseurs étrangers depuis l’identification des opportunités jusqu’à la réalisation des projets, mais soutient également les entreprises marocaines souhaitant se développer à l’étranger à travers ses dispositifs d’exportation.

L’objectif marocain est donc double : attirer davantage de capitaux et de savoir-faire étrangers tout en faisant progresser les entreprises nationales dans les chaînes de valeur internationales.

C’est ici que la relation avec l’Italie devient particulièrement intéressante.

L’économie italienne repose sur un tissu extrêmement dense de petites et moyennes entreprises spécialisées, souvent très performantes dans des segments industriels précis : machines-outils, équipements agroalimentaires, composants automobiles, technologies environnementales, mécanique, transformation des matériaux ou ingénierie.

Le Maroc, de son côté, a développé des écosystèmes industriels dans l’automobile, l’aéronautique, le textile, l’agro-industrie et plusieurs activités exportatrices, tout en accélérant ses investissements dans les infrastructures, l’énergie et les transports.

La complémentarité potentielle existe donc. Mais elle ne doit pas être confondue avec un résultat acquis.

Signer un accord de coopération ne crée automatiquement ni investissements, ni usines, ni emplois. Sa valeur devra être mesurée ultérieurement par des indicateurs beaucoup plus concrets : nombre d’entreprises accompagnées, financements mobilisés, partenariats conclus, contrats d’exportation obtenus et projets effectivement implantés.

L’autre élément remarquable de l’accord est ailleurs : la diaspora marocaine d’Italie est explicitement considérée comme un acteur économique.

La CCMI affirme vouloir accompagner les Marocains établis en Italie aussi bien dans la création de nouveaux projets commerciaux au Maroc que dans le développement d’activités déjà existantes.

Ce changement de perspective mérite attention.

Pendant longtemps, les diasporas africaines en Europe ont principalement été observées à travers les transferts financiers vers les familles et les pays d’origine. Or une diaspora installée depuis plusieurs décennies peut également constituer un capital économique transnational : entrepreneurs, cadres, techniciens, réseaux commerciaux, connaissance des normes européennes, maîtrise linguistique et capacité à circuler entre deux environnements économiques.

Dans une relation Italie–Maroc cherchant à développer les PME, cette fonction d’intermédiation peut devenir stratégique.

Un entrepreneur marocain établi à Milan, Turin, Bologne ou ailleurs en Italie peut connaître simultanément les pratiques commerciales italiennes et l’environnement marocain. Il peut donc devenir investisseur, fournisseur, distributeur, partenaire industriel ou intermédiaire entre entreprises des deux pays.

Mais là encore, la diaspora ne doit pas être invoquée comme un simple slogan institutionnel. Pour devenir réellement productive, cette capacité suppose accès au financement, accompagnement juridique, information économique, mise en relation avec des partenaires fiables et suivi des projets.

C’est précisément sur ce terrain que l’accord CCMI–Iccrea devra faire ses preuves.

La dynamique s’inscrit par ailleurs dans une architecture économique plus ancienne. Le Maroc et l’Italie disposent depuis 1990 d’un accord de promotion et de protection réciproque des investissements, entré en vigueur en 2000. Le nouveau partenariat ne construit donc pas la relation économique à partir de zéro ; il cherche plutôt à ajouter un mécanisme opérationnel à un environnement bilatéral déjà structuré.

Pour l’Italie, l’intérêt stratégique du Maroc est également géographique. Le Royaume cherche à se positionner comme plateforme industrielle et logistique entre Europe, Atlantique et Afrique. L’AMDIE met notamment en avant son réseau d’accords commerciaux et la connexion de son économie aux chaînes internationales.

Pour les entreprises italiennes, l’enjeu peut donc dépasser le marché marocain lui-même : produire, investir ou nouer des partenariats au Maroc peut, selon les secteurs et les règles d’origine applicables, s’inscrire dans des stratégies industrielles et commerciales plus larges vers d’autres marchés.

Mais c’est précisément là qu’une lecture sérieuse doit éviter les raccourcis. Le Maroc n’est pas automatiquement une porte d’entrée commerciale sans contraintes vers toute l’Afrique. Les accords commerciaux, règles d’origine, droits de douane, réglementations nationales et coûts logistiques continuent de déterminer l’accès réel à chaque marché.

L’accord signé à Rome est donc moins spectaculaire que son intitulé pourrait le laisser penser, mais potentiellement plus intéressant dans son mécanisme.

Il traduit une évolution des relations économiques euro-africaines : après les grands accords gouvernementaux viennent les dispositifs destinés à connecter banques, PME, diasporas, exportateurs et réseaux d’affaires.

La prochaine étape permettra de juger sa véritable portée.

Car l’internationalisation ne se mesure pas au nombre de protocoles signés. Elle commence lorsqu’une PME trouve son financement, identifie son partenaire, signe son contrat et transforme une relation diplomatique en activité économique réelle.

Alioune NDIAYE

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